Comment j’ai aidé à tuer les blogs…

Nous sommes encore quelques dinosaures à utiliser un blog personnel comme moyen d’expression majeur. Je ne vais pas revenir sur les raisons pour lesquelles j’écris ou pourquoi j’ai réactivé ce blog après quelques mois de silence, ce n’est pas l’objet de cette note. Je voudrais simplement jeter en vrac quelques réflexions sur l’évolution d’un certain Web.

Il y a quelques années, j’étais un « blogueur influent », c’est à dire que lorsque je postais quelque chose, je générais beaucoup de trafic, comptant les visiteurs uniques quotidiens en centaines voir milliers pour les meilleurs articles, et le contenu de ma note pouvait amener ses lecteurs à agir ou au moins penser différemment. Je n’ai jamais – sincèrement – regardé de près mes analytics, mais sérieusement, c’était pas mal. J’ai intégré des Top10 et autres classements plus ou moins sérieux, une forme de consécration pour certains, un excellent backlinking pour les plus SEO et lucides d’entre nous.

Depuis 3 ou 4 ans, l’audience n’a cessé de s’étioler (cela veut dire baisser, pour les 3 kikoolols qui me suivraient encore). Je ne suis pas le seul ni même le plus touché. Certains comme @maitre_eolas ont vu fondre 90% de leur lectorat ces mêmes 3 dernières années. Aucun d’entre nous n’a été épargné. J’ai expliqué plusieurs fois que les Blogs étaient de façon structurelle en perte d’audience, dévorés par la concurrence d’autres supports plus simples, plus sociaux, plus rapides à nourrir comme à consommer. Mais ce ne sont pas les seules raisons.

De mon coté, j’ai été moins présent et le volume entraine le volume. J’ai énormément écrit sans – le plus souvent – publier, n’y voyant pas forcément d’intérêt pour vous ou pour qui que ce soit. De toutes façons, je n’ai jamais su écrire d’articles courts, et plus personne ne lit vraiment ce qui dépasse 3 paragraphes. Evidemment, la qualité de mes réflexions est pleinement en cause ; j’étais plus profond et juste avant, quand je prenais le temps de creuser un sujet et que j’en maitrisais les contours (je vais revenir à cette idée plus loin).

Enfin, et c’est sans doute le point majeur pour la part qui m’incombe, j’ai transformé ma ligne éditoriale en gardant mes émotions et mes pensées pour mon compte Twitter où l’on est bien plus dans la conversation, ou mon compte Instagram quand on en vient à des sujets presque exclusivement personnels (Oui, il y a beaucoup de #Foodporn). Ce faisant, j’ai enlevé pas mal de « tripes » à mes textes, les sujets les plus sensibles étant « dégonflés » par ailleurs. Vous m’avez souvent dit que vous aimiez que je m’enthousiasme ou m’enflamme dans ce style assez imagé et très franc qui caractérise ma façon d’écrire. Impossible d’écrire ainsi sans mettre ses corones sur la table…

Ma ligne éditoriale a beaucoup changé. J’écrivais principalement sur deux thèmes : Entreprendre et l’Internet. J’ai été longtemps considéré par beaucoup comme une référence sur ces deux sujets. Je n’en tire pas de fierté particulière mais cela me touchait sincèrement, et m’effrayait même un peu parfois quand je voyais certains lecteurs appliquer mes « approches » à leur propre cas sans prendre de recul… Quelle responsabilité en cas d’échec !

Mais tout cela a changé ces dernières années.

Je n’écris peu ou plus sur la notion d’Entreprendre. En effet, j’étais présenté à chaque fois que je parlais quelque part, non pas comme un entrepreneur mais un « Serial Entrepreneur ». Cette dénomination me faisait systématiquement penser à une sorte de Serial Looser, le mec qui essaye plein de choses sans jamais vraiment les faire à fond ni les réussir. J’avais horreur de ça. Ce qui me faisait écrire sur l’entrepreneuriat, c’est simplement que j’avais réussi pas mal de trucs, en avais raté beaucoup d’autres et après plus de 15 ans d’aventures, je voulais en partager les erreurs et les bonnes recettes avec le plus grand nombre. L’idée n’était pas de dire « Voilà ce qu’il faut faire » car je ne le sais toujours pas aujourd’hui, mais plutôt « Voilà ce que j’ai fait, tirez-en vos propres enseignements ». J’aurais aimé, étant plus jeune, avoir un grand frère qui me guide pour éviter toutes ces erreurs. C’est aussi pour cela que j’ai écrit des notes sur la notion de réussite, ou fais ce TEDx sur l’idée qu’Entreprendre est à la porté de tous, pour peu qu’on en prenne la décision.

Toutefois, il y a près de 3 ans, j’ai mis en oeuvre le process qui a conduit à mon départ pour les Etats-Unis. Ce faisant, je me suis instantanément retrouvé dans la peau du débutant, comme j’avais pu l’être en 1996. Ce n’est pas que mon expérience ne servait plus à rien, mais plutôt que tout ce que je savais était en permanence remis en question quand ce n’était pas simplement inutile. Je n’avais pas autant appris pendant mes 10 dernières années en France, que durant les 12 premiers mois que j’ai passé en Floride. J’ai donc considéré rapidement que j’avais perdu ma légitimité et que je ne pouvais pas me permettre de partager mes avis alors que je manquais autant d’expérience significative ou pratique. En gros, j’ai décidé de me taire sur ce sujet et de réapprendre pour avoir à nouveau quelque chose d’utile à partager un jour.

Sur la thématique de l’Internet, c’est exactement la même chose qui s’est produite sur la base de causes totalement différentes. Quand je suis entré dans cette industrie, je savais quasiment tout de l’Internet, que ce soit sur les aspects techniques, marketing ou business. Honnêtement, il suffisait d’y passer suffisamment de temps et d’essayer en mettant les mains dedans pour tout maitriser. Pendant des années, je comprenais donc ce qui changeait, pourquoi ça changeait et vers où ça allait, un peu comme les érudits du Moyen-Age qui était autant physiciens que médecins, historiens et philosophes. Mais petit à petit, tout s’est accéléré. Des pans entiers de l’Internet se sont spécialisés, sont devenus extrêmement complexes voir ont fait sécession pour vivre leur propre développement et le digital est entré dans tous les pans de la vie et de l’économie, en s’installant et s’adaptant comme un virus polymorphe. Comme beaucoup pour ne pas dire tous, j’ai perdu cette forme d’omniscience verticale et j’ai du me spécialiser sur certains sujets tout en acceptant d’aborder les autres de façon plus superficielle. Ce faisant, j’ai perdu une partie de cette vision globale que j’aimais mettre à l’épreuve, notamment pour faire des notes de prospective.

Ne vous inquiétez pas pour moi, je le vis très bien et ceux que je croise pensant tout savoir de l’Internet d’aujourd’hui m’inquiètent quand ils ne me font pas sourire. Je pense être toujours suffisamment affuté sur mes sujets de prédilection, comme le marketing digital, le mobile et quelques autres qui font mon quotidien et me permettent de piloter pour l’instant avec succès une agence digitale comme @Digidust. Toutefois, j’ai ressenti, comme pour l’entrepreneuriat, une certaine perte de légitimité à m’exprimer ici sur tout ce que l’Internet est devenu, au moins sous la forme où je le faisais avant.

Sans focus sur les deux principaux piliers de ma ligne éditoriale, ce blog a perdu son axe directeur… et vous a naturellement perdu dans la foulée puisque c’est bien pour cela que vous étiez là.

Entre parenthèse, j’ai commencé cette note avant que mon ami Philippe Couzon ne poste la sienne, et j’ai ressenti dans ses mots un sentiment que j’aurais également pu exprimer, même si avec des mots différents. Nous avons connu un autre Internet, moins bruyant, plus posé et pérenne. L’instantanéité, devenue maitre mot depuis le concept de « Web en temps réel« , n’avait pas encore pris le dessus. Je crois comme lui qu’elle s’adapte à l’amusement mais n’aide pas à la réflexion, car réfléchir prend du temps et se marie très mal avec le multi-tasking. Je ne vais pas partiellement me débrancher comme lui – et encore moins comme l’a fait mon copain @Vinvin à plusieurs reprises – mais je comprend l’idée.

Les blogs ont perdu énormément de traffic et nous – ceux qui écrivent dessus – y sommes évidemment pour quelque chose. Nous n’avons pas su continuer à séduire notre audience dans la durée et nous sommes faits dérouiller par des lolcats et des algorithmes. Chacun a ses raisons ou ses torts, et j’ai exposé les miennes ci-avant. D’autres, enfin, plus intelligents ou motivés, comme Eric ou Korben, se sont professionnalisés et leurs blogs ont muté avec succès en médias à part entière.

Pourtant, dans mon fort intérieur, je pense que ce support dans sa forme originale – et marginal en termes d’audience – restera. Des gens comme moi voudront continuer à garder leur petite île privée au milieu de l’Internet, leur bout de technologie open source hébergée sur leur propre server, comme l’un des derniers remparts de la raffinerie et de la monétisation des données. Cette partie du Web devenue très minoritaire conservera son charme un peu romantique, même si personne ne la prendra vraiment au sérieux. On viendra nous lire un peu comme on va chez un petit commerçant installé en face d’un hypermarché ; à l’occasion pour acheter une bricole, mais pas pour faire les grandes courses de la semaine.

Pour ceux qui, comme moi, ne monétisent pas leur blog, je pense que ça n’a finalement aucune importance, car tant qu’un choix de ce type restera possible, nous conserverons quelque part un réel espace de liberté sur lequel s’exprimer.

Credit Photo : Mats Hagwall

12 réflexions sur “ Comment j’ai aidé à tuer les blogs… ”

  1. Juste pour dire que j’ai lu 🙂

    Je suis ce blog depuis de nombreuses années, j’avais beaucoup regretté la suppression de tes articles précédents (l’article sur les mentors résonnait beaucoup en moi).
    Et je plussoie totalement cet article. De nos jours, l’augmentation du débit, l’augmentation du nombre d’utilisateurs fait qu’on a de moins en moins de temps pour « tout » lire. Les médias jouent d’astuces pour attirer les lecteurs et on se retrouve de plus en plus avec un nivellement par le bas avec ces « clic baits » et les articles conçus autour de métriques. Oui, « Connaître le secret qui a rendu Georges génial » attirera des clics mais est-ce que ça apportera quelque chose à notre vie, c’est autre chose…

    Du coup, c’est toujours chouette de tomber sur un article vrai sans vision marketing (enfin au niveau « chasse aux visiteurs ») ou égocentrique. Juste des lignes pour structurer une idée puis partagés pour pouvoir échanger.

    Merci de continuer 🙂

  2. C’est ce genre de message qui fait que c’est toujours aussi plaisant de lire ce blog depuis tant d’année. C’est clair que l’accélération de l’internet est quelque chose de vertigineux.

    Étant dans le côté « technique » c’est une analyse qui est complètement perceptible où on est passé de « développeur web » il y a 15 ans à dév frontend, backend, devops, lead dev, etc. Bref du docteur généraliste au spécialiste.

    Et c’est super intéressant de voir comment les personnes qui ont 20/25 ans abordent cela d’un axe totalement différent de la génération « creusons avant d’en parler » : ils creusent un temps sur un sujet sans pour autant aller dans la profondeur forte puis ils « switchent » sur autres choses sans se poser cette question de de suis-je pertinent pour me prononcer sur ce sujet.

    Et c’est d’autant plus intéressant que ce billet ne se lit pas de manière nostalgique.

    Encore merci !

  3. Meci Pierre-Olivier pour ton article ! Je l’ai lu dans la foulée de l’article de Philippe. Ce sont deux réflexions très intéressantes. Et dire que je pense aussi qu’internet était peut-être mieux avant alors que je n’ai que quelques pourcents de votre expérience à toi et à Philippe dans ce domaine !

    J’ai d’ailleurs récemment été interrogé sur le futur du blogging. Et effectivement, je te rejoins: le blogging « classique » va perdurer, même si de nouvelles formes ont déjà vu le jour (via Youtube) et d’autres naîtront. Comme tu le soulignes justement, c’est une forme de romantisme de l’information. Et dans deux siècles, on parlera des bloggeurs classiques comme des « Lumières »! 😉

    Amicalement, Cyrille

  4. @Cyrille Je ne sais pas si c’était mieux avant, mais il y a clairement des aspects que j’aimais beaucoup et que j’ai perdu…

    PS: Tu vas bien sinon ? 🙂

  5. Je me suis arrêté à 140 caractères 🙂

    C’est vrai qu’il y a beaucoup de changement dans le web, avant je communiquais exclusivement via les forums et maintenant c’est plus via twitter ou en réel. On perd réellement en qualité des échanges pour gagner en humanisme. Il y a du changement et je ne suis pas certain que tout aille dans le bon sens.

  6. Je vais excellemment bien! En écoute ultra-active du marché du travail 😉

    Et toi? 🙂

    PS: tu peux supprimer mon avant-dernier commentaire, mon Note 3 me fait des misères 😉

  7. Je lis des articles de ce blog ponctuellement et avec beaucoup de plaisir.

    Celui-ci m’a convaincu de franchir le pas et de me mettre moi-même à écrire (cela fait quelques mois que ça me trotte dans la tête)

    Merci

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