Rêveurs

Je croise des centaines de personnes qui rêvent la vie dans les startups. Ils ont d’abord en tête l’image du Babyfoot, bien avant celle du tableur ou de l’éditeur de code.

Rêver à la cafétéria gratuite de Google et ses produits bios à profusion, au design coloré de ses bâtiments et à l’ambiance Campus qui vient s’inscrire dans la continuité pour les plus jeunes et rappelle les années d’études pour ceux de ma génération… Comment y rester insensible quand on travaille sur des PC datés et bridés, dans les bureaux impersonnels d’un grand groupe ou d’une collectivité territoriale ?

Mais à vous dire la vérité, une startup, c’est autre chose.

babyfoot

Si vous bootstrappez, vous n’aurez pas les moyens de vous offrir les balles du Babyfoot. Votre moindre $ ira dans ce qui est indispensable à la progression de l’entreprise, et vous passerez votre temps à dire Non à 99% des demandes de dépense.

Si vous avez levé des fonds, vous l’aurez fait sur des projections écrites à l’encre indélébile dans un tableur qui servira de référence. Vous aurez des comptes à rendre à ceux qui ont investit sur vous. Ils vont tolérer généralement que vous achetiez un babyfoot pour que la carte postale soit jolie mais on reparlera très vite des chiffres sur lesquels vous vous êtes engagés.

Je suis un peu triste de croiser en permanence autant de Bisounours. L’industrie de l’Internet est violente et hautement competitive, notamment aux Etats-Unis où, si votre 1er investissement est un Mac, votre second doit être un bon avocat. Le babyfoot va arriver bien plus tard dans la liste des courses.

Pour une startup qui réussit, des milliers finissent dans la « Dead Pool » d’une manière ou d’une autre. A chaque fois, ce sont des rêves qui s’envolent, des économies personnelles qui disparaissent, des heures de travail qui partent en fumée, parfois des vies brisées pour ceux qui ne surmonteront pas l’échec ou le regard que porteront sur eux « les autres ». Eviter cette fosse commune se joue à des détails, comme un sens du risque plus affuté, un focus vraiment permanent, quelques heures de travail de plus, une rencontre qui viendra tout changer et qu’on appellera « de la chance »… et sans doute de bon vieux fondamentaux pas très glamour comme un Business Model super solide et une capacité à prendre très vite des décisions difficiles et peu populaires. Toujours pas de babyfoot dans cette liste.

On dit que l’échec dans les startups est valorisé. C’est surtout parce qu’il est omniprésent, inévitable. Au golf, on ne se moque jamais d’un mauvais coup, parce qu’il n’existe aucun joueur sur la planète qui n’en rate jamais. Si on ne devait employer que des gars qui ne se sont jamais plantés, plus personne ne travaillerait dans l’Internet.

On est nombreux, à rêver d’une belle aventure entrepreneuriale qui « se termine bien » et d’un monde meilleur, moi le 1er. Mon enthousiasme est toujours intact après avoir passé près de 20 ans dans cette industrie. Je pense même n’avoir jamais été aussi excité par les opportunités qui s’offrent à nous aujourd’hui… Mais à trop faire rêver autour de nous et à cacher combien c’est difficile, on en vient à créer des attentes tellement élevées – cette part du rêve qui sert de carburant à beaucoup – qu’elles seront inévitablement déçues le jour où les décisions à prendre seront plus difficiles que celles de la veille.

Je ne veux surtout pas vous décourager d’entreprendre, bien au contraire. J’espère pouvoir être un entrepreneur toute ma vie et faire plein de jolies choses, mais il convient, je pense, d’être conscient que nous vivons dans une réalité économique qui n’a rien à foutre de nos envies et qui nous impose de respecter ses règles si nous voulons pouvoir continuer à… rêver.

PS: Je pense me refaire prochainement la trilogie de Matrix. Au-delà des images, il y a des enseignements à en tirer… 🙂

PS2: Cette note devait tenir en 10 lignes. J’ai encore échoué dans mes tentatives d’écrire vite et court. Je m’accroche.

9 réflexions sur “ Rêveurs ”

  1. Pour une startup qui réussi . D’abord, elle réussit avec un T et ce sera la mienne.

    L’échec est surtout valorisé dans un environnement comme la Silicon Valley où c’est tellement commun qu’il est indécent de jeter l’opprobre sur celui qui vient de se planter car
    1. ça pourrait être toi
    2. ça pourrait être le prochain Mark Zuckerberg
    C’est moins le cas en France, beaucoup moins. Il faut s’y préparer.

    Cool, je ne fais pas parti des Bisounours et pourtant je m’accroche à mes rêves. Jusqu’à quand? Dès que j’aurai écrit mon BP, peut-être 😉

    N’aie pas mauvaise conscience. Celui qui ne voit que la babyfoot ne s’est pas beaucoup renseigné sur ce qui l’attend. Il n’est pas du tout victime de désinformation. Ni de ta part, ni de qui que ce soit.

  2. Ce qui m’inquiète plus à titre personnel, c’est la propension de certains à rechercher la levée de fonds plutôt que de trouver des clients… Avant de valoir 19 milliards, il faut quelques utilisateurs. A mon sens le coté bisounours/rêveur est là. On lance le projet, on fait un peu de com’ , un peu de pub, et hop on glande ou on joue au baby-foot et l’argent coule à flot. C’est oublier que chaque client/utilisateur doit être arraché de haute lutte. Les gens ne sont pas là à nous attendre.

    De mon point de vue, que tous les entrepreneurs sont des rêveurs pragmatiques. Les rêves donnent la vision, après la trésorerie nous oblige à une certaine dose de pragmatisme.

  3. L’entrepreunariat est un marathon, la préparation en reste le secret, chacun a des prédispositions, mais le champion est souvent celui qui n’a pas renoncé et est allé au bout de ses forces, malgré les embûches et les sacrifices…

    Même si la victoire n’est pas au bout, n’oubliez pas que l’aventure peut être belle !

    Ps : Je vais réviser Astérix au jeux olympiques, il doit y avoir aussi des enseignements pour entreprendre 😉

  4. Je sais que j’ai utilisé mon quota de 10 lignes mais le sujet me travaille pas mal. Pour paraphraser quelqu’un, je dois avouer que j’y pense tous les matins en me rasant, au minima.

    Parce que j’en rêve. Eh oui. Ou peut-être que j’en fantasme. Et ça n’est pas l’appel du lounge ou du baby. Pas du tout. Au contraire, même. Car en me projetant dans le rôle, je me vois bien porter un projet mais, moins glamour en ce qui me concerne, porter aussi le costard du « DAF qui dit non ». Je dois être un rêveur particulièrement éveillé parce que je sais que je serai un chieur: kein papifoot !!!
    Pourtant, ça reste un rêve. Juste un rêve:
    – parce que je ne me sens pas prêt. Je suis dans la phase de préparation comme dirait Eric. Mentale pour moi en ce moment.
    – parce que la préparation physique attaquera dans le dur, dés que j’aurai cadré mon projet. (là, j’en suis aux exercices de base)
    – parce que je n’ai pas encore rencontré la, les personnes avec lesquelles me lancer. C’est un sujet que tu n’abordes pas (peut-être de peur qu’on ne le prenne pour une proposition de ta part) mais les retours qu’on me fait disent de ne pas partir seul et de trouver un ou des associés.

    Du point de vue d’un employé de grosse boite, que je suis, je vois ça comme le fantasme de devenir propriétaire quand on a loué pendant de nombreuses années. La recherche te conduit rapidement à comprendre que tu devras prendre plus petit, dans du vieux, dans un quartier qui ne te botte pas particulièrement et que tu vas y passer un paquet de week-end à réparer puis à entretenir.

    MAIS CA TE RESSEMBLERA, CA SERA UNE PARTIE DE TOI.

    Oh calme, Philippe. Il faut être bien conscient comme le dit PO que l’échec est bien trop souvent au bout de la route et que la sortie n’est pas toujours aussi glorieuse que l’IPO de FB ou le rachat de SC. Car il était difficile de l’évoquer en 10 lignes mais au delà de l’échec pur et simple, il y a la possibilité de se faire sortir par les associés ou un capital-risqueur ou encore de devoir se sortir pour permettre à l’entreprise de prendre une nouvelle dimension.

  5. Un article qui remet les choses en place. C’est bien de rendre compte de la réalité et de sortir des clichés.

    Cédric a raison, dès qu’on dit startup, on pense levée de fond, avant de penser client, résoudre un problème et apporter un nouveau service.

    PS: pourquoi cette volonté d’écrire des articles courts ? Ce n’est pas parce que tout doit aller vite, que les gens n’aiment plus les choses de fond, ou qu’un article du Monde de 3 pages paraît surréaliste en 2014, qu’il faut aller dans ce sens. Si Victor Hugo avait écrit les Misérables en 200 pages et 300 mots de vocabulaires, ce ne serait certainement pas le même bouquin. Je trouve justement très bien que tu continues à écrire des articles qui vont plus loin que la surface. Et avec un titre qui ne cherche pas le jeu de mot comme 90% des titres d’articles de presse à l’heure actuelle.

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