Point de non-retour

Si vous utilisez un appareil connecté, quel qu’il soit, vous n’avez plus la possibilité de protéger votre vie privée. Ce que vous faites intéresse tout le monde : votre fournisseur d’accès, le fabriquant de votre device, celui de votre système d’exploitation, ceux qui s’occupent de vos emails, la très grande majorité des sites webs que vous visitez ainsi que ceux qui souhaiteraient recevoir votre visite, les réseaux sociaux sur lesquels vous publiez, les applications mobiles que vous utilisez mais aussi… toutes sortes de hackers motivés par l’argent, le sport ou l’idée de servir un monde meilleur sous couvert de DGSE ou de NSA.

Évidemment, beaucoup de ceux qui liront ce post et moi-même n’avons rien de spécial à nous reprocher, donc de ce fait, rien de particulier à cacher. De plus, je suis une victime consentante dans le sens où je veux un monde plus sûr pour mes enfants, j’adore savoir que je suis toujours à un clic de ceux que j’aime et le fait de pouvoir vivre ou travailler n’importe où que je me trouve à changé ma vie.

Interdiction Google Glass

Toutefois, il y a tout au fond de moi un sentiment de tristesse que je n’arrive pas à évacuer. J’adore New-York. Cette ville est magnifique, vivante, vibrante. J’aime y aller et me sentir pendant quelques jours là où tout se passe, où tout peut arriver souvent pour le meilleur, parfois pour le pire. Et la raison pour laquelle je porte toujours New-York au firmament des villes les plus exceptionnelles de la planète est… que je peux en partir. Après quelques jours, je ne supporte plus cette effervescence permanente, j’ai simplement besoin de me poser un peu, de retrouver un minimum de calme autour de moi, d’entendre le souffle de la brise dans les arbres…

Ce sentiment de tristesse intime vient du fait que, même si j’aime le monde de plus en plus numérique dans lequel nous vivons comme j’aime l’atmosphère qui règne à New-York, je ne peux plus échapper au premier quand je le souhaite alors que je peux encore quitter le second. Comme nous l’avons lu dans des centaines de romans d’anticipation ou le dernier bouquin de Glenn Greenwald traitant de « l’affaire Snowden », il n’existe plus nulle part où nous puissions nous cacher durablement, même si nous n’avons rien d’autre à cacher que cette simple envie de s’assoir 5 minutes au bord de la route.

Il n’y a plus de possibilité de reculer, pour vous, pour moi, pour nous tous, même pour ceux d’entre nous qui se croient encore libres parce qu’ils ont renoncé à la technologie, renonçant dans un même temps à la majeure partie du monde qui les entoure et se repliant sur eux-mêmes. C’est une question de temps, leur tour viendra aussi, le jour où ils devront voyager ou se rendre à l’hôpital.

Nous ne serons plus jamais vraiment seuls, sans réelle intimité. Ce n’est pas dramatique en soit, nous sommes des mammifères sociaux… mais je n’aime pas être privé d’une possibilité, d’un choix que j’avais jusqu’à ces dernières années. J’aimais savoir que je pouvais disparaitre des écrans, même si la seule fois où je l’ai fait ne m’a pas donné envie de recommencer.

Là, nous avons atteint un point de non-retour et cela me rend triste, comme les « jamais » et tout ce qui est définitif. J’ai aussi un peu honte d’offrir à nos enfants ce monde vraiment différent et privé de liberté. Ils en héritent aujourd’hui comme on hérite d’un endettement ou d’une planète rongée par la pollution.

Vous connaissez sans doute cette célèbre citation de Benjamin Franklin :

They who would give up essential Liberty, to purchase a little temporary Safety, deserve neither Liberty nor Safety.

Elle date de 1755, un peu avant que le numérique ne soit omnipotent donc. C’est dire si ce gars était brillant. Je crois que notre monde est – malheureusement – de plus en plus sûr.

9 réflexions sur “ Point de non-retour ”

  1. Lis ou relis « Surveiller et Punir » de Michel Foucauld, 1975
    « Surveillance générale de la population, vigilance muette, mystérieuse, inaperçue… C’est l’œil du gouvernement incessamment ouvert et veillant indistinctement sur tous les citoyens sans pour cela les soumettre à aucune mesure de coercition quelconque… »

  2. Tant que l’autre choix de lâcher/ou pas un bout de papier dans une boite tranparente de temps en temps existe, disons que cela reste gérable…

  3. Une semaine chez les Moines. Bon, c’est pas exactement une totale liberté mais je peux te jurer que t’es peinard.

    Et sinon, je partage totalement. 🙂

  4. Je ne serais pas aussi catégorique que toi. Je dois être utopique mais je crois que la vie privée, sur le réseau ou ailleurs, existera toujours. Nous vivons une époque charnière ou la majorité des utilisateurs sont face à des technologies dont ils ne maîtrisent pas les effets collatéraux. Mais nous apprenons chaque jours un peu plus, la prise de conscience de ses enjeux est de plus en plus forte.
    Il y a de plus en plus de personnes mobilisées pour essayer de construire des outils juridique ou technique qui nous permettrait de rétablir cette vie privée.

    Je ne sais pas de quoi serait fait demain, mais pas sur que tes enfants soient aussi privés de libertés que nous le sommes actuellement.

  5. @Pem Le titre donne envie. Tu sens la grosse déconnade 🙂

    @Fassil C’est vrai, sans doute l’un des derniers remparts.

    @Vinvin J’avais suivi ton « expérience » de près, à l’époque, avec un peu d’envie, c’est vrai. Mais bon, tu étais dans le ponctuel, pas directement dans la « vraie vie ».

    @Xavier Pas encore privé de liberté, mais d’intimité.

  6. Je suis bien content d’avoir vécu ma jeunesse dans un monde sans préservatifs, sans téléphone portable et sans Internet.

  7. Envie… Je ne sais pas ;-P mais ce qui est sûr ce que nous y sommes…
    Le panoptique de Bentham (1780), aujourd’hui c’est le réseau… Et ton malaise quant au point de non retour, est je pense partagé par nombre d’entre-nous, du secteur ou pas, qui comme Dugomo ou moi ont connu un autre monde.
    Pour ce qui est de nos enfants, certe ils en héritent de ce nouveau monde émergent, qui n’est par ailleurs pas définitif ; l’important est surtout de savoir ce qu’ils vont en faire et comment nous pouvons les aider à bien le construire ce nouveau monde…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.