Parfois, le chemin est dur *

Note personnelle née d’une envie de partager une réflexion avec ceux qui se posent la question du chemin qu’ils devraient emprunter…

Quand j’interviens quelque part, on me présente le plus souvent comme un entrepreneur – voir même un serial entrepreneur ce qui, je crois, est pire – sans que finalement, qui que ce soit ne soit capable de poser une définition crédible sur ce qu’est un entrepreneur.

Depuis que je travaille, j’ai toujours eu ma destinée entre mes mains. J’étais actionnaire – à plus ou moins grande échelle – de tous les projets auxquels j’ai contribué et n’ai eu le statut de salarié que lorsque c’était requis pour des raisons le plus souvent légales.

Quand tu racontes l’histoire ainsi, les gens qui écoutent – principalement dans l’Internet – te trouvent courageux et se disent que ton énergie n’a d’égal que ton goût du risque.

Ils se trompent.

Je suis devenu entrepreneur principalement par rejet des contraintes. J’ai créé ma toute première société assez jeune, en ayant encore un pied à l’école, finalement pas vraiment conscient de ce que je faisais. A ce moment-là, la voie royale était d’entrer chez l’un des Big5 avec l’espoir de vivre entre deux avions, d’avoir une assistante qui serait à la fois une maitresse et une mère, de gagner beaucoup d’argent et d’emprunter une trajectoire stratosphérique jusqu’aux jobs d’exécutif, incarnation du Pouvoir absolu dans l’entreprise. Au milieu d’une promo de 200 futures élites, je ne voulais pas de ça.

Je voulais simplement qu’on me laisse faire ce que j’avais envie de faire au moment où j’avais envie de le faire. Alors, je me suis fabriqué un job sur mesure que j’ai habillé en création d’entreprise pour donner une contenance à ce choix. J’étais déjà le patron, donc bien mieux et plus que la majorité de ma génération au même âge. Evidemment, je n’étais pas patron de grand chose ni de grand monde, mais c’était marqué sur ma carte de visite et ça claquait sévèrement dans les cocktails. Je ne gagnais rien. Je faisais semblant que tout allait pour le mieux pour rassurer tout le monde, moi y compris, en me disant qu’un jour, les voitures voleraient je serai riche et que ce serait cool… mais là, pour l’instant, je ne gagnais rien. Mon objectif pourtant, à cette époque, était déjà de prendre ma retraite à 35 ans pour enfin profiter de la vie. Je travaillais dur et me donnais du mal, enchainant les bêtises et les erreurs car dans ce domaine comme au poker, il faut souvent payer pour voir et apprendre.

Puis, doucement, sans que je ne le vois vraiment venir, ça a démarré. J’ai commencé à gagner ma vie correctement, j’ai croisé de nouvelles têtes et autant d’opportunités, je me suis engagé dans de nouveaux projets, j’ai recruté des équipes, acheté des trucs et vendu d’autres trucs, me suis associé, ai du licencier certaines des personnes que j’avais recruté, ai levé des fonds, ai tremblé pour le cash… J’étais enfin un vrai patron, comme on l’imagine, avec cette alchimie d’adrénaline et de peur, ce couple qui ne vous quitte jamais et vous réveille sans raison à 3h du matin. Il ne me manquait que l’assistante, mi-maman, mi-maitresse, mais dans l’Internet, ce n’est pas vraiment le genre de profil que l’on recrute. Je ne me souviens pas bien, mais j’avais sans doute du consacrer ce budget à recruter un développeur de plus.

Courant 2002, j’ai eu l’occasion de m’arrêter de travailler quelques semaines. Je n’étais plus impliqué dans rien, mon Inbox était vide pour la 1ère fois depuis que je travaillais, j’avais assez d’argent de coté pour voir venir… Le premier matin, je me suis rendu dans une salle de sport et j’ai soulevé de la fonte à m’en faire mal. L’après-midi, j’étais sur l’esplanade de la Défense, à regarder passer tous ces zombies en costume sombre, s’imaginant être porteur d’une mission divine parce que leur boss leur avait dit à quel point le projet qu’il venait de leur confier était important pour le groupe. J’étais comme eux la veille et j’ai eu soudain une furieuse envie de retourner soulever de la fonte, pour me vider la tête, ne pas penser à ces petites morts et me concentrer sur une idée simple : c’est très lourd mais tu dois le faire monter une fois de plus parce que tu l’as décidé.

J’ai pris 2 décisions ce jour-là : Je ne prendrais pas ma retraite tant que j’aurais la force d’avancer et je ne mettrais plus jamais de titre sur ma carte de visite.

Aujourd’hui, après tout ce temps, je ne sais toujours pas ce qu’est un entrepreneur. J’ai recruté des gens et créé des jobs plus que je n’en ai détruit, mais sans créer le nouveau Renault ou Google. J’ai lancé beaucoup de projets et une grande partie, sans être des échecs pour autant, sont restés relativement confidentiels. J’ai fait un peu d’argent avec tout ça, mais bien moins que certains cadres de grands groupes que je connais, gavés de stock-options et aux avantages en nature innombrables. Je vois des Xavier Niel, des Mark Zuckerberg ou des Richard Branson, chacun à leur manière, incarner ce qu’est un entrepreneur… et je suis, après tous ces efforts, loin de leur ressembler sans même parler de leur arriver à la cheville. Dans un même temps, j’admire et m’inspire de tout un tas de gens, salariés, fonctionnaires, freelances, retraités, sportifs, étudiants et quelques patrons sans même me demander ce qu’ils sont. Pourquoi le ferais-je ?

Et quand j’arrive, on me présente toujours, le plus souvent, comme un entrepreneur – voir même un serial entrepreneur – et personne n’est là pour expliquer enfin ce qu’est un entrepreneur.

Il n’y a pas de chemin facile, et celui que j’ai choisi ne me semble ni plus pénible, ni plus risqué que celui d’un autre. On peut se la raconter à longueur de tribune avec l’idée qu’il faut réhabiliter les Entrepreneurs, ces héros des temps modernes qui vont nous sauver de la crise pour qu’on puisse recommencer comme avant, pour que le monde change sans que nous, nous changions. Je crois que c’est surtout l’envie de suivre sa propre voie et non la voie tracée par la norme qu’il faut réhabiliter, cette capacité à ne pas avoir peur d’être différent de ce que les autres ont imaginé pour vous et à votre place, à se forcer à créer, imaginer, inventer, à ne pas avoir peur de sortir du flot des zombies en costume gris sauf à prendre du plaisir à y baigner ce qui se conçoit tout à fait pour peu que ce soit un choix, à ne pas avoir peur de ne pas devenir riche pour faire ce que l’on veut vraiment faire, à ne pas prendre un obstacle pour un échec ni un échec pour une mise à mort, à ne pas se dire qu’on ne peut pas le faire parce que c’est trop difficile sans être en situation de mesurer vraiment la difficulté… et surtout, à ne pas attendre que quelqu’un vienne prendre la décision pour vous parce que vous pensez ne pas avoir suffisamment de courage pour vous déterminer vous-mêmes.

Tous les jours, j’en apprend un peu plus tout en sachant avoir à peine effleuré le sujet.

Je suis pourtant convaincu d’une chose : il n’y a vraiment pas de chemin facile. Choisissez le votre, bifurquez s’il ne vous convient plus, revenez en arrière s’il est trop dur… mais ne prenez pas celui d’un autre, juste parce que celui-ci vous dit que c’est par là qu’il faut passer ou parce qu’il affirme que c’est très joli et surtout, ne croyez pas que ce choix, si vous vous êtes trompé, est irréversible !

J’ai décidé de mon propre chemin, un jour, comme si cela s’imposait naturellement, une décision qui était une non-décision, et je vous jure qu’en dépit des apparences, mon chemin est parfois escarpé et tortueux. Toutefois, même si je l’ai peut-être fait par manque de courage ou par facilité, je ne regrette vraiment rien aujourd’hui… et ça, ça compte !


* Pierre Mortez – Le Père Noël est une Ordure.

3 réflexions sur “ Parfois, le chemin est dur * ”

  1. @Eric Je me souviens même en avoir parlé, il y a longtemps, avec toi lors d’une soirée. Merci pour le compliment qui me touche particulièrement, venant de toi !

    @jcfrog Je ne peux passer sur le divan tous les matins, on va me croire dépressif ! 🙂

    @Matthieu Bonne route !

  2. Merci Caro.
    Malheureusement, je n’utilise plus Facebook si ce n’est via un compte spécifique et sans « amis » pour accéder aux pages dont je suis Admin. Je ne peux donc pas voir ce relai de ta part, mais merci pour ça !

    Et au passage, bonnes fêtes à toi et aux tiens !

    Merci à tous pour vos commentaires et bonnes fêtes également.

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