La visibilité, cette monnaie

Il y a quelques jours, je reçois un email d’une personne travaillant chez MSN France, qui me propose d’écrire des articles pour le portail grand public dans le cadre d’un programme qu’ils lancent à cet effet : Social Voices.

L’idée est simple et déjà éprouvée par ailleurs : la rédaction identifie un sujet à traiter, décide de lancer la création d’un contenu dessus et contacte un des « experts » pour qu’il rédige un article qui sera ensuite publié sur MSN.

MSN France Social Voices

Me concernant, il s’agit de me confier la rédaction d’articles sur l’expertise principale qu’ils ont identifié chez moi : le Rugby.

En général, je ne répond pas mais, pour une fois, j’ai voulu explorer le concept jusqu’au bout, pour bien comprendre vers où nous allons… ou du moins, vers où certains essayent de nous emmener. J’ai donc demandé quelle était la contre-partie de ce travail consistant à rédiger des articles ciblés dans lesquels je mettrais mon expertise du rugby à disposition. En effet, je suis un entrepreneur et si l’audience était aussi bien qualifiée que celle de BFM TV, par exemple, j’adorerais y apparaitre très régulièrement pour que mes sociétés y soient visibles auprès de leur cible.

On m’a donc expliqué que l’audience était globalement de 10,1M VU, dont 3,4M sur la tranche 15-34 ans. Quand j’ai demandé quel profil avaient ces visiteurs uniques, la personne ne savait pas. J’ai insisté et elle est revenu vers moi avec un chiffre d’audience sur MSN Actualités selon Médiametrie autour des 3,6M et un pourcentage – 46% – d’hommes dans l’ensemble. J’attendais plutôt un échantillonnage de l’audience qui me permette de comprendre s’il y avait des CSP+ dans cette montagne de VU susceptible de présenter un intérêt marketing pour l’une de mes sociétés auquel cas cela prenait tout son sens quand j’y investirai mon temps (et c’est ce que j’avais expliqué à la dame).

MSN France Social Voices

Je vais évidemment refuser cette offre sans creuser plus, mais il y a 2 axes que j’aimerai creuser, dont un est l’objet réel de cette note.

Parlons déjà de l’expert du rugby reconnu que je suis.

Il y a un point de départ légitime : Je suis un passionné de rugby. J’ai eu la chance d’y jouer (très mal mais ce n’est pas grave, le plaisir y était) et aujourd’hui, je suis toujours très proche de cet univers, regarde le plus de match possible et m’intéresse de près aux leviers marketing de ce sport.

Mais ce n’est pas tout. Je suis aussi copain, parfois ami (et parfois même associé) avec des joueurs parmi les meilleurs de la planète. A coté de cela, j’ai, de temps en temps, le bonheur de pouvoir prendre une leçon de tactique autour d’un café avec des gars qui comprennent vraiment ce jeu, comme JB Elissalde ou Xavier Garbajosa, pour ne citer que ces deux-là.

Mais tout cela ne fait pas de moi un expert, à peine un amateur vaguement éclairé par le savoir que j’arrive à voler ces garçons lors de nos conversations. Là, je m’imagine tout à coup en train d’analyser le dernier Clermont – Toulouse en expliquant à Guy Noves pourquoi il est con et comment il fallait prendre ce match. Ce serait tellement ridicule et pathétique que je pense que Noves n’oserait même pas en rire, dans un élan un peu mixte de pitié et d’incrédulité. Je ne parle même pas du chambrage que je prendrais par Jean-Ba lors de mon prochain passage à la Brasserie, je le vois d’ici se tordre de rire… littéralement.

Je ne suis pas un expert du rugby, juste un mec qui aime ce sport… et ça, ce n’est pas suffisant pour écrire dessus sans passer pour un con.

Je crois que quand on veut des experts, à qui on s’apprête à confier une audience de quelques millions de personnes, on cherche des gens qui soient légitimes, reconnus, solides, pas des profils qui ne connaissent du haut-niveau que ce qu’ils ont entendu au coin du bar du Café des Sports.

Maintenant, si des fois j’étais un expert, je m’attendrais à être payé pour mon expertise si je dois voir un tiers la valoriser à son profit. Or, la rémunération proposée ici est une audience importante, de quelques millions de personnes, sans que l’on puisse vraiment distinguer leur visage.

Ma rémunération serait donc d’être visible de ces millions de personnes. Quelqu’un, chez eux, s’est-il posé la question 5 minutes de l’intérêt que cela présentait pour un « expert » ainsi proclamé ?

Je pense que dans mon cas, cela me permettrait de me faire insulter par des dizaines de milliers d’entre eux parce que j’aurais dit un truc pas complaisant pour tel ou tel joueur, tel ou tel club. Je me taperai les mêmes spécialistes du Café des Sports de tout à l’heure, mais cette fois, non pas à l’échelle d’un village mais d’un pays, qui viendraient étaler sur mes godasses leur science qui se résume souvent à la fin par un « P’tain, le rugby, c’était mieux avant et Michalak, c’est vraiment une chèvre ». Ma rémunération serait d’avoir mes 1ers fans qui attendraient impatiemment que je poste quelque chose pour venir me pourrir et donner ainsi un peu de sens à leur existence. Evidemment, ils déborderaient très vite de MSN pour venir également me prendre la tête sur Twitter et partout où ils pourraient faire entendre leur voix.

Soyons sérieux deux secondes. La visibilité, la notoriété et même, l’influence, n’ont de sens que lorsque ceux que l’on touche présentent un intérêt pour celui qui les touche, et je ne parle bien évidemment pas que d’argent. Sinon, ça a la même utilité que d’être candidat dans une émission de TV réalité ratée : s’exposer pour le pire, jamais pour le meilleur.

Je ne doute pas qu’MSN France trouvera ses « experts » car beaucoup vont adorer la simple idée de reconnaissance, peu importe par qui. Toutefois, avec un tel process de qualification des profils et une motivation alimentée principalement par la volonté de faire briller leur égo, je me dis que, au moins pour le rugby, ceux que je considère comme les meilleurs ne seront surement pas sur la liste.

Evidemment, MSN France n’a pas forcément besoin des meilleurs, ils veulent simplement du contenu en quantité suffisante, qui maintienne voir développe le traffic à moindre coût, donc tout se passera pour le mieux.

Et surtout, ne vous y trompez pas, je vous parle d’MSN France sur cette note car c’est eux qui m’ont contacté mais je ne leur en veux absolument pas. D’une part, ce procédé médiocre est également utilisé par beaucoup d’autres grands portails qui exploitent également la misère sociale du manque de reconnaissance pour faire un peu plus de traffic… et d’autre part, on ne peut pas garantir que cela tire leur audience vers le haut sur le plan qualitatif mais ils ont bien raison de le faire tout simplement parce que cela marche.

On a évidemment les médias que l’on mérite… mais la vraie conclusion que j’en retire, c’est que la visibilité à tout prix est une monnaie virtuelle extrêmement puissante.

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