J’ai perdu mon Internet

J’ai perdu l’Internet… Mon Internet. Il y a des années, depuis mon petit appartement d’étudiant, je me connectais avec un modem. Mon ordinateur téléphonait à un server – 1000 fois moins puissant que mon Android actuel – et j’écoutait la petite musique de la porteuse en me demandant au bout de combien de tentatives la connexion allait s’établir. Chaque succès était une petite victoire, une fête intérieure grisante par sa propre porté : J’avais accès à des fichiers partout dans le monde, à des informations dont j’ignorais l’existence quand j’avais cliqué sur le lien… une ou deux minutes auparavant.

Une fois connecté, je me rendais sur un site Web dont on m’avait donné l’adresse, par email ou sur un bout de papier, puis je passais de liens en liens, ces mots soulignés dont le bleu jurait très fort sur le fond gris de la plupart des pages. Mon fournisseur d’accès avait 50 clients, je l’aidais à améliorer son service, à imaginer une stratégie viable dans un marché en devenir. On avançait en apprenant, on apprenait en avançant. Personne ne pouvait nous contrôler. C’était terriblement excitant.

Premier site Internet de l'Histoire

Puis sont arrivés de vrais fournisseurs d’accès, car il est apparu évident à certains que ce truc de nerds pourrait peut-être, finalement, avoir une certaine utilité, que de plus en plus de gens en parlaient donc que c’était sans doute un marché. J’ai reçu, comme beaucoup d’entre vous, des tas d’offres pour me connecter plus facilement. Le plus souvent, c’était sous la forme d’une diskette puis d’un CD. Le pire de tous – à mes yeux – était AOL. Sous le couvert de te faciliter la vie, ils ne t’offraient pas vraiment un accès à Internet, mais un accès à AOL au travers duquel, au milieu d’une large offre de services pour la plupart inutiles, tu pouvais sortir d’AOL pour aller véritablement sur l’Internet si tu cliquais bien sur le lien, caché en bas à droite (ou en haut, je ne sais plus trop bien).

Pendant des années, de nombreuses personnes, surtout aux Etats-Unis, pensaient être sur Internet mais elles étaient simplement chez AOL, qui décidait ce que tu devais voir, où tu devais acheter, avec qui tu pouvais parler, etc… Toutefois, à l’époque, il était facile de s’en débarrasser; il suffisait de changer de fournisseur d’accès pour revenir à ce qu’était vraiment l’Internet, en toute liberté. Je suis resté fidèle à mon fournisseur local jusqu’à ce qu’il disparaisse. Il était trop petit et les avantages qu’il offrait (proximité, neutralité des connexions, respect de la sécurité, etc…) n’étaient pas perçus comme importants par le marché qui ignorait même que ces points puissent être des problèmes.

Depuis, l’Internet a changé (et heureusement !!). AOL est devenu un acteur mineur et les portails comme celui qu’il proposait ont doucement disparus ou pivotés. Mais c’est devenu bien pire.

Les nouveaux AOL se nomment principalement Facebook et Google. D’une manière ou d’une autre, vous êtes toujours chez eux, même si c’est, le plus souvent invisible. Je suis sûr qu’il n’est pas nécessaire que je m’attarde sur le tracking de votre navigation par ces deux géants si vous restez logués à l’un ou l’autre de leurs services ou utilisez leur navigateur. Et cela s’accélère, dans le sens où leur nouvel horizon est de nous connecter là où ce n’était pas encore le cas de façon pleinement satisfaisante, comme par exemple dans la voiture pour les pays développés ou sur des versions mobiles légères pour les pays en voie de développement (l’une des raisons du deal WhatsApp). 5 ou 6 milliards d’individus leur échappent encore un peu car ils n’ont pas d’accès simple à Internet (ni même, à suffisamment de nourriture ou d’eau potable, mais c’est secondaire). Peu importe. Sergei envoi des ballons dans la stratosphère pour leur offrir du Wifi donnant prioritairement accès à tous les produits Google, pendant que Mark mise sur des drones à énergie solaire pour que tous puissent vivre cette formidable révolution qu’est le Liking de vidéos de chats obèses. En parallèle, ils négocient avec les opérateurs de l’ensemble des pays pour que l’accès à leur service n’entre pas dans les forfaits de Data, ce que l’on nomme le « Zero Rating » qui, comme son nom l’indique, est moins cher que pas cher.

Cette vidéo fait partie d’une série que Google a réalisé pour expliquer à quel point ses services sont bénéfiques pour l’Afrique. Elle reprend exactement les mêmes codes que celles de @CharityWater, ça en est stupéfiant.

Lisez-moi bien. Je suis excité et heureux que toute la planète puisse bientôt accéder à l’Internet et tout le bien que cela apporte, en termes d’éducation notamment. Mais j’ai le sentiment que la version de cet Internet auquel ils vont avoir accès n’a rien à voir avec mon Internet, celui qui me permet de faire ce que je veux comme je veux, qui me livre des paquets de données sans se demander ce qu’il y a dedans, qui permettra à ma petite startup qui n’a pas de moyens financiers de toucher son marché dans les mêmes conditions que Netflix, qui ne se demandera pas comment rentabiliser le moindre de mes clics, des mots que j’écris, des photos que je partage… Pire encore, j’ai peur de vous parler d’un temps que les moins de 15 ans ne vont jamais connaitre et de passer à leurs yeux pour une sorte de réactionnaire ancré dans le passé, notamment parce que l’Internet tel qu’il est aujourd’hui leur convient très bien, eux qui n’ont jamais connu rien d’autre. Frappez un chien 3 fois par jour toute sa vie. Si de temps en temps, vous décidez de ne le frapper qu’une seule fois, cela devient pour lui un jour de fête.

En fait, ce n’était PAS mieux avant, mais je suis simplement triste de constater qu’on ne peut plus débrancher les AOLs modernes, aussi simplement qu’on pouvait le faire il y a 15 ans. Je suis inquiet de savoir que ces AOLs là, sont infiniment plus puissants et omniprésents dans notre intimité qu’aucune entité privée ou publique ne l’a jamais été auparavant dans notre Histoire, sans que nous ne puissions rien y faire.

Maintenant, je crois encore sincèrement – et malgré tout – en la Nature Humaine et je me raccroche une idée.

Tous les entrepreneurs que je connais veulent, quelque part, changer un peu le monde. La majorité, toutefois, voudraient bien commencer par changer le leur en mettant de coté une poignée de dollars et assurer à leur famille un avenir plus détendu. C’est humain, je ne suis pas en train de le leur reprocher. Mais une fois que ce cap est franchi ? Imaginons un instant que Larry, Sergei, Mark et tous leurs pairs soient sincères. Quand tu pèses aussi lourd financièrement, l’argent n’a plus vraiment de sens. Ce n’est plus un sujet et tu dois trouver ta motivation ailleurs.

Bill Gates étaient LE « Grand Satan » dans les années 90, celui par qui le mal arrivait dans nos foyers. Je connais un entrepreneur – idiot – qui avait refusé de vendre sa société à Microsoft pour la seule et unique raison qu’il haïssait Bill Gates. Pourtant, personne à ce jour n’a fait plus que lui pour la santé en Afrique, avec sans doute des millions de vies impactées. Si nous avions 1000 « Grands Satans » comme celui-ci, le monde serait infiniment meilleur. L’argent est un formidable moyen. Google, Facebook et les milliards qu’ils représentent sont aussi le meilleur moyen à l’heure actuelle, de changer le monde pour quelque chose de mieux. Ils disposent d’un énorme pouvoir, sans la moindre contrainte géopolitique. Ils sont un meta-gouvernement puissant, autonome, réactif. Imaginons une minute qu’ils trouvent réellement leur motivation dans ce besoin de rendre le monde meilleur et qu’ils soient psychologiquement suffisamment forts et stables pour qu’ils n’y perdent pas la raisons. Si seulement je pouvais avoir raison, si je pouvais en être sûr…

En attendant, je suis conscient d’avoir laissé partir mon Internet, celui qui m’enthousiasmait tellement. J’arrive encore, quand je le souhaite, à préserver la « privacité » de ma connexion mais cela devient de plus en plus compliqué et je ne suis jamais certain à 100% que mon Internet soit inviolé. Surtout, je ne dis que c’est un combat perdu donc la motivation faiblit.

C’est ainsi. Si on n’aime pas la ville, on peut vivre à la campagne pour peu qu’on accepte d’y abandonner une partie de son confort et de sa vie sociale. Mais l’Internet est entier, c’est son essence même d’être un tout. Combien de temps trouvera-t-on des coins d’e-campagne disponibles, sans avoir à décider de renoncer purement et simplement au numérique ?

Mon Internet est perdu à jamais. Restons aussi attentifs que possible à celui que nous avons aujourd’hui.

PS : J’invite les Ayatollahs du libre, de l’encryptage et du #MarketBashing à ne pas venir expliquer ici comment échapper aux multiples Big Brothers de la planète tant qu’ils n’auront pas à offrir une solution assez simple pour que mes parents et les millions de personnes qui leur ressemblent puissent aussi la mettre en oeuvre.

9 réflexions sur “ J’ai perdu mon Internet ”

  1. J’ai connu ce même Internet, et il me manque aussi. Cet Internet presque « in-intéressé », cet Internet sur lequel je découvrais et où je naviguais … qui surf encore aujourd’hui ? Qui découvre des perles au détour d’un lien ? Cela devient très rare : depuis le Page Rank de Google, le lien est devenu une valeur marchande et on ne place que rarement des liens vers des sites externes. C’est pourtant cet hypertexte de Vannevar Bush (As We May Think) qui était riche et plein de surprises et de découvertes…
    Un autre Internet se dessine chaque jour : le World Wide Web perd petit à petit son dernier W …

    Note : petite faute : « Bill Gates étaient LE »

  2. Garder espoir il te faut, Maitre PO!
    Notre victoire est inéluctable! #newwold

    Bon là où je suis plus circonspect, c’est sur la guilde qui nous sauvera. Je n’attends pas des entrepreneurs qu’ils sauvent le monde. Ni satans, ni sauveurs. J’aspire à ce que chacun fasse sa part comme dirait le colibri de Pierre Rabhi.

  3. Je partage ton point de vue. Le côté insidieux des nouveaux géants est flippant.

    Mais ils ont notre assentiment non ? Quand je vois ts les jours des personnes s’enthousiasmant pour tjrs plus de données connectées, comme surveiller son bébé 24h/24 en lui collant une liaison bluetooth sur le corps, en fournissant ses données vitales à des sociétés qui en feront on ne sait quoi, ça me déprime. Ce manque de recul me déprime.

    Orwell dans 1984 allait loin mais pas aussi loin que la direction que nous prenons aujourd’hui. Chez Orwell, c’était un pouvoir totalitaire qui réduisait la langue à la novlangue, qui imposait un oeil dans chaque foyer. En 2014, rien n’est imposé et tt le monde se complaît à créer ce cauchemar. Moi le premier par certains côtés.

    Je ne vais pas faire un monologue sans fin en commentaire :), je m’arrête là. (et je suis content de voir encore un long article sur ton blog, ds un monde où un article de plus de 300 mots incite bcp de gens à ne même pas le commencer)

  4. @Jérome Comme toi, je crois en l’humain… mais tu rêves une prise de conscience collective. Le communisme ne fonctionne pas, non pas parce que l’idée est idiote, mais parce que la nature humaine n’est pas compatible. On a besoin de leaders puissants pour montrer l’exemple.

    @Bastien Bien-sûr qu’ils ont notre assentiment. C’est pour cela que je parle d’accepter d’abandonner un peu de son confort. La liberté a un prix que nous ne sommes plus vraiment prêts à payer.

  5. Bonjour,

    Plus technophile à tendance « verte » que Geek ou encore « Ayatollahs du libre », il existe un projet intéressant et fonctionnel même si la version est encore en Beta, mais Beta 4 avant RC 😉 : Yunohost (Why You No Host – Pourquoi ne pas s’auto-héberger ?) à cette adresse : https://doc.yunohost.org/#/index_fr.
    En puis, s’il faut « offrir une solution assez simple pour que mes parents et les millions de personnes qui leur ressemblent puissent aussi la mettre en oeuvre », alors pourquoi ne pas compter sur le soutien et l’entraide des GUL (Groupes d’utilisateurs Linux) à cette adresse : https://aful.org/gul/liste ?
    Et pourquoi ne pas voir aussi du côté de FDN (http://www.fdn.fr/) ?

    Bref, comme le dit Jérôme : « Garder espoir il te faut, Maitre PO! »

    @ + !

  6. Moi ce que j’ai perdu , c’est les chat (de m…) à la caramail, les blogues (hormis le tien hein) , non mercantile , les espaces de discussion.

    Serieusement , tout est trop mercantile , à mon gout. Ce n’est pas que moi , je le vois avec ma femme que je laisse à l’écart des logiciels libres et autres ‘bizarerie » que je suis le seul à comprendre à la maison, mais je vois qu elle s’ecarte du web. Le web aujourd’hui , parlons en c’est facebook et le boncoin.QSi je fait confiance au bon coin pour ne pas partager les données que je ne lui refile pas, quid de fb.
    Facebook a réussi là ou AOL a échoué, je pense.

    Quand je vois tous les trackings que nous avons en tout genre , je m’inquite de ce qu utiliseront nos enfants.
    bref , j’en aurai long a dire.

    Revenons en à mon épouse, je vois que ses échanges sont moins nombreux, qu avant , (1 like ne remplace pas un commentaire sur un blog), son utilisation est bien moins intensive qu avant. Je le vois également au site de l’assoc des parents d’élève. Il y a 5 ans , chacun y allait de son texte. Personne aujourd’hui ne vient alimenter le site.

    Ce web là, on l’a perdu.
    Dire que c’est définitif, je ne crois pas. je pense plutot que tout systeme finit par se nuire à lui même . Trop ce sera trop et il arrivera un petit retour a ce qu on a connu.

    Restera le pb de la NSA à résoudre.

  7. @PPR Je viens de faire un tour sur le lien de Yuno Host, c’est vraiment sympa et bien fait. Merci pour la découverte. Je reste persuadé que ce n’est pas à la porté de tout le monde, mais l’effort pour dire les chose simplement est flagrant.

    Je sais que les communauté du libre sont actives et solidaire, mais tu ne mesures pas bien, à mon sens, à quel point certaines personnes sont loins de ça… de simplement savoir qu’un site Web s’héberge.

    Mais @jcfrog a raison, j’ai toujours espoir et suis un éternel optimiste.

    @Thierry Tu as oublié Mygale dans ta liste 😉

  8. Bonjour,

    Content d’avoir pu aider à faire connaitre un peu plus le projet Yunohost.
    Concernant les communautés du libre, l’association AviGNU dans laquelle j’essaie d’apporter ma pierre à l’édifice (du libre) – http://avignu.com/ -, et bien nous profitons du temps d’installation de GNU/Linux sur l’ordinateur de la personne pour dialoguer, expliquer, bref, de faire un peu de pédagogie sur ce qui touche au libre mais également au fonctionnement global de d’internet.
    Nos raccourcis et comparaisons, sûrement simplistes pour des « Ayatollahs du libre », permettent d’essayer d’expliquer, mais aussi appréhender, et pourquoi pas comprendre, un peu mieux les concepts et les divers enjeux de notre Internet. C’est en somme une sorte d’essaimage ponctuel, mais c’est un point de départ malgré tout. Soyons optimistes ! 😉

    @ + !

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