Comment gagner 19 milliards ?

S’il y a un truc dont je suis sûr, c’est que vous ne trouverez pas ce post en tapant « Whatsapp » dans Google. Depuis 3 jours, des dizaines de milliers d’articles sur le sujet sont sortis, la planète Internet étant abasourdie par la taille de ce deal et le parcours de cette startup.

Du coup, en essayant de faire la synthèse de ce que j’avais lu, vu ou entendu pour mieux comprendre ce qu’il se passait, j’ai décidé de jeter sur le papier ces quelques lignes et de les partager avec vous.

Whatsapp a été co-fondé par Brian Acton et surtout Jan Koum. Ce dernier est un Ukrainien immigré aux Etats-Unis quand il avait 16 ans. On peut lire à tous les coins de blogs qu’il vivait de Food Stamps, ce qui rend l’histoire encore plus jolie. J’imagine qu’Hollywood sortira rapidement un conte exaltant qui viendra alimenter encore un peu plus le rêve Américain.

Ce qui me choque le plus, c’est la détermination des entrepreneurs qui croient suffisamment en leur vision pour tracer leur route même à contre-courant du marché.

Whatsapp ne cherche pas à savoir qui vous êtes. Il n’archive pas vos échanges. Il les transporte et vous les livre. C’est tout. S’il m’avait été donné d’investir dans cette startup, je pense que je l’aurais fait et que j’aurais milité dans les minutes suivant la signature pour qu’on exploite l’ensemble de ces données générées. En effet, je crois pleinement que les Metrics et les Insights que l’on en retire valent de l’or, car ils sont le meilleur moyen de nourrir nos grandes décisions. Pour mémoire, la baseline que @JoelRubino a donné à Apicube est « Connecting Science and Marketing ». J’y crois dur comme fer.

Manifestement, j’aurais eu tort. Ce choix a été excellent. Moins de servers, moins de ressources, moins de risques de se faire hacker, moins de responsabilités devant un législateur, un développement vraiment rapide, plus de 99,9% d’uptime… Whatsapp voyage léger.

Jan voulait que Whatsapp permette de parler à ses proches, où qu’ils soient… et il considérait que les conversations entre proches doivent rester dans l’intimité. Pas d’analyse sémantique pour cibler la publicité. Pas de publicité du tout. Une interface simple, qui ouvre votre carnet d’adresse et vous permet d’échanger.

Quand Snapchat explose les compteurs et que son patron balaye d’un revers de la main une offre à 3 milliards, on se dit que leur modèle est la bonne position face au marché, qui ne veut plus laisser de traces, qui veut de l’éphémère qui va disparaitre au bout de quelques secondes. Jan veut faire des textos et envoyer des images pour, au contraire, fabriquer des souvenirs que l’on pourra retrouver plus tard. J’aime bien cette idée, qu’exploite à merveille les gars de Memoir (Disclosure: J’ai un tout petit ticket dans cette startup, c’est dire si j’y crois !).

Des Food Stamps de son enfance, Jan semble avoir également ramené un certain sens de la valeur des choses. Whatsapp devait être pas cher, vraiment pas cher, pour que les pauvres comme il l’était puissent l’utiliser aussi. Pendant longtemps, il était moins que pas cher, il était gratuit.

Pas de pub, pas de data, pas de tarif aux transactions… Wow ! Difficile d’imaginer cette entreprise vraiment viable. Le business model est arrivé très tard. Cela coutera $1 par an. Avec 450M d’utilisateurs, on est pas loin du demi-milliard tout de même.

Bref, on dit souvent que les investisseurs sont des moutons qui préfèrent se tromper tous ensembles. Je crois que c’est aussi vrai pour les entrepreneurs. Je ne connais pas Jan Koum mais ce garçon doit avoir une sacré paire de corones ou être d’une arrogance incroyable pour se dire que même contre tous, il a quand même raison. Et pour le coup, il a raison.

Maintenant, parlons d’argent.

19 milliards de dollar est un chiffre qui n’a pas vraiment de sens pour le commun des mortels. Il y a trop de 0. Le plus simple est alors de le ramener à des valeurs plus compréhensibles.

Facebook a acheté chaque utilisateur de Whatsapp pour $42 le texteur. Le patron de Viber doit être en dépression, lui qui a cédé son bébé – il est vrai moins sexy et moins gros – pour seulement $900M à Rakuten il y a quelques semaines. $42, c’est cher, vraiment très cher. Il doit pourtant y avoir une raison rationnelle, sinon un gars aurait sorti une calculatrice et tapé sur l’épaule de Mark en lui disant qu’il devrait arrêter la drogue et éviter de claquer l’argent de ses petits porteurs comme une retraitée Floridienne joue sa pension au casino.

J’ai cherché mais les mathématiques ne fonctionnent pas. On sait que Facebook connait une forte érosion de son engagement et que la cible des jeunes lui échappe doucement. Whatsapp ramène de la vie et de l’activité, en particulier sur cette cible. De même, Facebook a du mal à conquérir de nouveaux utilisateurs, après avoir attiré plus d’un milliard de personnes. Whatsapp étant présent dans des pays plus compliqués et pauvres, où le PC n’a jamais pu rentrer laissant le marché aux mobiles d’entrée de gamme, on se dit que ce n’est pas idiot et que, sur les 450M de users ainsi acquis, certains sont des cibles qui échappaient au réseau social. OK, certains, mais pas tant que ça tout de même. Du coup, le tarif de $42 le user explose littéralement quand on enlève les inactifs et ceux que Facebook avait déjà. Soyons sérieux, ça ne les vaut pas.

Il y a plein d’autres hypothèses, comme l’échec du presque-OS Mobile Facebook qui amènerait Zuck à compenser comme il pourrait également venir compenser la gamelle de FB Messenger, l’envie de collecter les contenus transitant par les messages pour venir enrichir les Data et améliorer encore son targeting, etc… Tout ça ne vaut toujours pas le prix.

La seule hypothèse qui semble acceptable, en l’état des informations dont je dispose serait la suivante. Attention, ce scénario est totalement imaginaire, c’est pour le fun. Les personnages existent, les faits sont de moi.

<Mode Fiction>

Apple et iMessage fonctionnent plutôt bien. Google a hangout, qui se défend pas mal, mais peine à rivaliser vraiment. Larry est à fond. Il a raté Snapchat, mais Whatsapp, c’est la taille au-dessus, le vrai gros morceau. Sa croissance donne le vertige, plus rapide que celle de Twitter et Facebook réunis. L’experience utilisateur y est de 1ère classe ; c’est simple et ça fonctionne tout le temps.

Du coup, Google sort son chéquier et se positionne. Facebook n’ayant pas d’autre cible de ce calibre et sentant ce marché lui échapper complètement se positionne également. Apple, richissime, voit là une occasion de tuer un marché de plus en devenant un leader incontestable et irrattrapable vient dans le jeu aussi. Marissa Mayer se dit qu’elle devra vraiment chercher un nouveau job si elle y va, passe donc son tour et file virer quelques execs de Yahoo pour se détendre. Jan est dans un fauteuil. Il commence à orchestrer une partie de Poker Menteur. Tim fait une offre, un truc pas cher, en bon père de famille, avec un petit nombre de milliards. Il est rapidement contré par Google puis par Facebook. Ils font encore quelques tours, les compteurs s’affolent. Jan met la clim à fond, il a trop chaud et transpire. La tension est palpable et le soleil n’arrive plus à dissiper le brouillard qui règne sur la Valley. Apple se retire en 1er. C’est devenu trop cher et il est déjà en position de force. Tim va bien trouver un autre terrain à dominer sans partage. Google ne veut pas lâcher mais Facebook ne peut pas lâcher. Guy demande les 3 points (Copyright @BoucherieOvalie. Je sais, rien à voir mais tant qu’à être dans le délire, autant y aller à fond). Après quelques tours, on est déjà dans les milliards à 2 chiffres. Mark agace Larry qui comprend que le gamin veut Whatsapp et l’aura. Quitte à perdre, il continu à faire monter les enchères pour que ça coute un max à Facebook et fait une dernière offre à $15 milliards, à prendre ou à laisser. Il espère que Jan laisse. Sérieux, 15 boules !! Jan demande à Mark s’il ferait pas un petit effort supplémentaire ou s’il préfère la jouer petit bras. Mark prend une attitude cool mais bouillonne à l’intérieur. Mais il est fort et ne tremble pas. Il tue une chèvre pour se détendre (et se nourrir), puis fait une offre que Jan ne pourra plus refuser: 19. Autant que le nombre de titres du Stade Toulousain. Un chiffre mythique donc.

Tim est mort de rire, super fier de sa blague. Larry est content aussi, il a un peu gagné quelque part. Mark – qui de toutes façons ne savait pas quoi faire de tout son cash – revient en force dans un business dont il était exclu, bien joué. Marissa se demande bien ce qu’elle fout chez Yahoo…

Lundi matin après l’annonce du deal, Tim passe un coup de fil à Larry. Lundi après-midi, Whatsapp disparait de l’AppStore et du GooglePlay pour une obscure raison de brevet qui pourrait aller à l’encontre des Terms of Services des 2 distributeurs. Mark tue une chèvre.

</Mode Fiction>

Je pense que la valorisation de Whatsapp ne répond pas à des metrics mais à des prises de position. Quand je dis que Whatsapp s’est vendu $42 le user, c’est vrai et le prix d’acquisition d’un user est une unité généralement reconnue… mais qui n’a jamais été prise en considération sur ce coup. Ce qui vaut vraiment $19B, c’est un mouvement de géant sur l’échiquier mondial qui viendra alimenter ou pas le leadership de l’une ou l’autre de ces entreprises.

J’écris ces lignes car ça aide à réfléchir et à se détendre. C’est ma façon de tuer des chèvres. Je me trompe sans doute et il y a des milliers d’informations que seuls les protagonistes de ce deal connaissent, mais c’est un bon exercice intellectuel que d’essayer de comprendre.

Merci aux blogueurs, journalistes, entrepreneurs, investisseurs qui, par leurs propres réflexions, m’ont amené sur ce terrain. Merci à mon ami @FlorianSeroussi avec qui j’ai eu une conversation passionnante sur le sujet et qui m’a beaucoup aidé sans le savoir à écrire ces quelques lignes. (Florian, je suis prêt pour ta préface !). Merci à tous ceux qui, par leurs commentaires ou leurs tweets, viendront apporter un peu plus de lumière ou d’humour à ce marché dont les revers nous échappent parfois…

Et surtout…

Bravo à Jan, son associé Brian Acton (dont je ne voudrais surtout pas masquer les mérites), ses investisseurs et son équipe pour avoir eu le courage d’aller au bout de leurs convictions en donnant vie à une vision originale et pour avoir marqué l’Histoire encore jeune de cette industrie par la force de chiffres qui dépassent l’entendement.

4 réflexions sur “ Comment gagner 19 milliards ? ”

  1. Quelle jolie provocation, ce titre!

    Pour moi, les 3 milliards de Nest c’était déjà du délire, alors là !!!

    Ta réflexion sur la nécessité ou pas de recueillir des données m’a fait penser à celle d’un des jurys du « pitch » que j’ai passé cette semaine (entre  » car c’était pour rire, pour moi):
    LUI: votre application va recueillir des informations sur le comportement des utilisateurs?
    MOI: oui mais on peut les anonymiser et ne jamais stocker d’information personnelles
    LUI: comment allez-vous résister à la pression de vendre des données personnelles?
    MOI: puisque je ne les aurai pas stockées
    LUI: dans votre idée, ça représente un paquet d’argent
    MOI: sur le court terme, sûrement. Mais si je les vends, je perds la confiance des gens. Clic, appli effacée.
    Je pense qu’il faut savoir ce qu’on veut vendre: un service qui se démarque ou un spyware de plus (là, c’est moi qui provoque).

    J’aime bien ta fiction dans le genre « Mohed et Mourad se tirent la bourre sur les recrutements en TOP 14 » avec au passage « si je fais monter l’autre, ça sera autant qu’il ne mettra pas dans le prochain » et, honnêtement, de mon côté j’en étais arrivé là aussi. Je ne vois pas d’autre façon de le justifier.

    Car il faut être juste: quelle création de valeur peut justifier une telle valorisation?
    – Un demi-milliard de $ de CA? On est loin du compte.
    – Une base utilisateurs exclusive et fidèle? Eclusive, on en est loin. Fidéle, c’est trop tôt pour le dire même si le produit fait preuve d’une viralité certaine.
    – Une vraie valeur ajoutée à Face de Bouc? Je n’ai pas la réponse. Juste une autre question: Instagram a amené quoi à FB?
    Je ne vois vraiment pas ce qui justifie ce 19B$ (je ne mets pas les zéros, ça fait définitivement trop).

    Alors, c’est tant mieux pour WhatsApp, une sacré revanche pour Brian qui s’est fait bouler de Fb et Jan qui vient d’un pays dont on connait les difficultés, mais je ne peux m’empêcher de m’inquiéter de ce que sont en train de faire Tim, Larry, Mark et Marissa et de penser qu’ils sont en train de nous préparer une jolie bulle.
    Tic tac, tic tac

  2. Je suis d’accord sur le fait que l’évaluation en termes de $/user ne tient pas la route et les raisons avancées me semblent faire sens.

    Maintenant, pour votre théorie, une interogation subsiste : se « positionner », ok. Pourquoi pas.
    Mais pour faire quoi ?

    Si les utilisateurs sont les mêmes, comme évoqué précédemment, alors aucun intérêt…
    Si la cible c’est les pays émergents, les opérateurs telco et leurs forfaits SMS sont la vraie concurrence et pas Apple/Google…
    S’il y’a une vraie politique de confidentialité – ce que recherchais à priori les utilisateurs – alors pas de collecte de données sans les perdre, et donc aucun intérêt…
    Si le but c’est de mettre de la pub, alors les utilisateurs partirons et aucun intérêt…

    A un moment, se positionner c’est bien. Mais sur quoi, et pour quels bénéfices ?
    Et surtout, se positionner ne justifie pas un prix juste 20 fois supérieur au rachat du même genre d’acteur quelques semaines au par avant.
    Le fait que la très large majorité de la somme soit en actions FB me fait aussi penser à une tentative de revalorisation.

    Dans l’absolu, ça ressemble plus à un concours de celui qui a le plus gros zizi.
    En tant qu’entrepreneur, ça ne m’inspire pas trop…

    Cordialement,

  3. @Philippe Merci pour ce commentaire.

    @Jean-Marc Whatsapp va devenir le « Communicator » dont a besoin FB pour rester un minimum indépendant et non soumis à la volonté de Google et Apple, qui ont les deux dominants à l’échelle globale. Les opérateurs ne sont même plus des acteurs crédibles dans ce jeu. En ajoutant la voix comme prévisible et annoncé aujourd’hui, FB devient un opérateur téléphonique qui a déjà 450M d’utilisateurs actif, plus un petit milliard facile à convaincre. La prise de position se défend facilement. Après, cela vaut-il $19B ?!? SFR, potentiellement plus petit même si plus rentable là tout de suite, est actuellement à vendre pour 15 milliards d’euros…

  4. Mince, je pensais trouver ici une solution pour gagner rapidement 19 milliards de $.
    Un bien bel article dont j’ai beaucoup aimé la partie fiction qui pourrait tout à fait être proche de la réalité 🙂

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