Appholique anonyme

Quand on fait mon métier, il faut s’abstenir de faire des prévisions catégoriques sur les tendances technologiques car on est quasiment certain de se tromper au moins une fois sur deux. Ceci étant dit, n’ayant pas peur du ridicule, je vais enfreindre cette règle et en faire une.

Contrairement à globalement « tout le monde », je ne crois pas au futur des applications basées sur l’anonymat.

Elles fleurissent comme des petits pains, et lèvent des fonds sans forcer. Vous avez sans doute entendu parler de Secret, la plus connue, récemment ouverte sur l’Europe et quelques autres zones du monde ou de Whisper. L’idée de base est excellente, je trouve. Elle fait le pari que l’anonymat permettra paradoxalement plus de transparence. C’est un positionnement totalement opposé à celui de Quora, par exemple, qui mise sur la légitimité et crowed source en quelque sorte auprès de ses utilisateurs la vérification de l’identité. L’approche des Apps anonymes peut se résumer ainsi : si je n’ai pas peur du backdraft qui peut en découler, je vais pouvoir parler plus librement, donc donner des informations plus intéressantes/pointues que sur Twitter, par exemple.

C’est recevable. Toutefois, je pense que très rapidement ce concept trouve ses limites à cause… de cette bonne vieille nature humaine. En particulier, 2 aspects vont venir à mon sens mettre un terme à l’intérêt que l’on peut y porter.

Si l’anonymat favorise l’information, il favorise également la désinformation qui, si elle est habile et subtile, devient alors indétectable. Le seul rempart contre la diffusion d’informations erronées reste l’identité et la réputation. On sait qui je suis et ma réputation est suffisamment bonne pour que je sois crédible ou pour que je ne prenne pas le risque de la ternir en véhiculant des hoaxes.

Par ailleurs, l’anonymat, là où il devrait favoriser la transparence, devient rapidement une invitation pour les Haters à se lâcher, se sentant – souvent à tort – encore plus en sécurité derrière leur écran, qu’ils ne l’étaient auparavant. Moins grave et pouvant sans doute faire l’objet avec un certain succès d’une application verticalisée, un « secret » sur deux revet à présent un caractère sexuel qui de potentiellement excitant devient rapidement glauque quand on le met en perspective du fait que l’auteur n’est sans doute pas du tout qui il ou elle prétend être.

Je me fous de savoir qu’un(e) de mes ami(e)s se masturbe au bureau car mes centres d’intérêts sont généralement ailleurs, sauf si je décide de télécharger une application pleinement dédiée à la publication de ce genre de fantasmes auquel cas cela fait du sens. Je me fous de l’avis de haters anonymes sur « l’espoir que porte la montée du Front National » ou les raisons pour lesquelles « ces fainéants de la SNCF font une nouvelle grève »… mais je serai intéressé par une application dont la ligne éditoriale serait satirique et qui me permettrait de voir les commentaires les plus « drôles » sur le même système de reach que Secret.

Je crois que nous devons au contraire aller vers un Internet où l’identité est un ingrédient majeur, car c’est le meilleur seul moyen de le et nous responsabiliser. Les applications anonymes non spécialisées favorisent des comportements que l’on pourrait qualifier de « négatifs »… Comme des Chat Roulettes version 2014, elles peuvent sans aucun doute marquer le monde de leur passage et par leur croissance fulgurante, mais ce ne sont à mon sens, que des étoiles filantes numériques dont la vie sera somme toute éphémère.

PS: Gardez ce post dans votre Evernote, vous pourrez me le ressortir dans 5 ans, quand Secret sera plus gros que Twitter 🙂

UPDATE: Il semble que je ne sois pas le seul à douter. On vient de me pointer du tweet cet article où Marc Andreessen émet lui aussi des réserves sur le concept d’anonymat. Que je ne sois pas forcément crédible, je le conçois, mais @pmarca, c’est quand même une référence plutôt solide

5 réflexions sur “ Appholique anonyme ”

  1. Il faut que les satiristes aillent massivement sur Secret et la donne sera changée 😉

    Pour l’anonymat… Oui si l’identité concerne le pseudo. Cela permet de suivre une personne, ou un personnage. Mais je ne pense pas que l’identité civile soit la seule possible. Si elle permet de retrouver la personne, elle ne responsabilise pas tant qu’il n’y a pas de retour. Je suis anonyme dans une foule, même avec mon nom sur le front, tant que je ne suis pas mis face à mes responsabilités.

  2. Le « pseudonymat », en quelque sorte & le décorréler autant que faire se peut (sauf pour de « rogatoires » prétextes évidemment) de l’identité civile pourrait être utile pour la suite.
    Comme une espèce « d’isoloir »…

  3. Tout dépend des dérives et de l’utilisation d’un outil. Etre moi-même sur Internet ne me dérange pas.

    Mais quand je vois les applications comme five labs, http://labs.five.com/, qui commencent à fleurir, ça interpelle. On peut imaginer que les recrutements, les assurances, les banques usent et abusent de genre d’applications pour réaliser des profils psychologiques avant toute décision. Elles le font déjà en demandant des profils de santé.

    Entre le bilan de santé corrélé à sa prime de mutuelle , un profil psychologique le plus parfait possible ou du moins le moins atypique possible, où la moindre défaillance serait traquée, la société pourrait vite devenir difficile à vivre pour un grand nombre de personnes ayant une vie « normale ».

  4. En réalité je ne sais pas si on peux parler d’anonymat sur Secret par exemple, au delà du fait qu’on en ignore l’identité, on ne peux s’en faire aucune représentation.
    Un système d’identification permet de créditer de la réputation sur quelqu’un dont on ne connaît pas forcément l’identité, ce qui n’est pas le cas de Secret.

    Alors être anonyme sur Internet pourquoi pas, mais effectivement devenir invisible pose un risque sur l’intérêt de ces applications.

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