Une question de rythme

Un jour, il faudra que je fasse une note sur les barrières que l’on peut rencontrer lorsqu’on veut développer une ou plusieurs entreprises et que l’on n’est pas « à l’endroit où cela se passe ». Cela va sans doute rejoindre les histoires de pas mal de ceux qui sont partis dans la Silicon Valley, mais aussi de ceux qui restent sur Paris, non pas parce qu’ils aiment cette ville magnifique mais parce que c’est bon pour leur carrière ou leur business.

Depuis que j’ai quitté Paris pour me poser – être heureux – à Toulouse, c’est à dire 2002 (si on ne tient pas compte d’une saison aux USA), ma façon de travailler à pas mal changé, entre une forme de télétravail et de travail nomade. J’ai bien un bureau dans Toulouse, mais je n’y vais quasiment jamais, préférant le calme de mon bureau à la maison et surtout, souhaitant éviter les déplacements inutiles, même si cela ne représente qu’une vingtaine de kilomètres par jour (soit la bagatelle de 4400 km par an et autant de temps perdu ou de CO2 émis !). Au passage, j’ai aussi un magnifique bureau à Miami – mis très gentiment à ma disposition par Florian – auquel je n’ai presque jamais été… mais bon, là, c’est déjà plus défendable :-)

Mon bureau, c’est mon Mac, mon Mobile et un Système d’Information dans les nuages. C’est très confortable car finalement, votre bureau est là où vous êtes et vous êtes partout chez vous.

Dans la pratique, je me suis aperçu que j’avais deux rythme différents qui dépendent principalement de l’endroit où je me trouve. Pour faire simple, il y a Paris et le reste de la planète (mais vous pouvez remplacer Paris par la ville où se trouve la majeure partie de vos clients !).

Si, à distance, les calls s’enchainent entre les emails sur un très bon rythme, il y a une sorte de concentration permanente et de travail de fond qui fait que tu peux atomiser ta TodoList le temps de le dire ; il suffit de couper Skype et Twitter, et de dérouler…

Lorsque je suis à Paris, c’est exactement l’inverse. Je viens, autant que possible, pour 3 jours, du mardi matin au jeudi soir et en train. J’évite le lundi et le vendredi tout simplement parce que les transports sont bien plus aléatoires, la charge étant plus importante. Dans le train, je travaille comme au bureau, mais dès que je pose le pied à Paris, c’est comme si le rythme changeait d’un coup.

Plus question de traiter les tâches de fond (si ce n’est les urgences éventuelles via quelques mails depuis mon mobile dans les taxis), la priorité est aux rencontres physiques et humaines. En général, je me débrouille pour commencer au petit déjeuner et puis pour enchainer les rendez-vous jusqu’au dîner, voir même après le dîner lorsque c’est possible.

L’obsession est de tenir le timing (sans avoir l’air de se presser pour donner du temps à chaque rencontre) mais ne pas être en retard pour la suivante. Contrairement à la légende et aux multiples chambrages dont je fais gentiment l’objet, je ne prend d’ailleurs pas d’appel, ferme Twitter et ne regarde pas mes emails si ce n’est sur les temps morts intermédiaires. Je suis dédié et concentré sur la rencontre et l’échange.

Cela donne en général entre 6 et 10 rendez-vous sur la journée sans avoir de bureau, les puristes apprécieront :-)

Et dès que je remonte dans le train du retour, mon rythme bascule à nouveau sur celui qui est plus posé, plus réfléchi, moins minuté… ce qui ne veut pas dire plus lent et surtout pas moins productif, juste différent.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Pour plusieurs raisons…

Parce que j’ai un égo démesuré et j’adore raconter ma vie trépidante… ou pas :-D

Plus sérieusement, c’est plutôt pour partager un mode de vie professionnel dans lequel j’ai trouvé un certain équilibre, en me disant que ceux qui hésitent à quitter leur bureau « officiel » ou à laisser plus de latitude à leurs équipes peuvent en retirer un témoignage.

C’est aussi pour m’excuser auprès de tous ceux qui me proposent une rencontre que je décline ; ce n’est pas que je ne vous aime pas, que je vous snobe ou que la rencontre ne m’intéresse pas, c’est que mon agenda est déjà tellement condensé que je ne vois pas comment y faire rentrer qui que ce soit d’autre… Pour mémoire, je ne suis pas rentier donc la priorité de mes rendez-vous, même si j’essaye toujours d’en préserver un ou deux plus « plaisir », doit aller à mes sociétés, qui dépendent en partie de moi et de mes performances. Cela me désole souvent car je passe à coté de gens très bien, mais je suis certain qu’ils peuvent comprendre que j’ai la responsabilité de ne pas décevoir ceux qui comptent sur moi par ailleurs pour contribuer à préserver leur job.

Je souhaite surtout venir alimenter une certaine vision du télétravail et essayer d’expliquer qu’être à distance de son centre névralgique (ou de son boss !) n’est pas un handicap, c’est une bénédiction pour peu qu’on soit organisé pour cela. Comme je l’avais dit sur cette note, les typologies de contact changent en fonction de leur importance et la rencontre physique garde toute sa place… uniquement lorsque cela fait vraiment du sens. Si vous avez deux minutes, relisez la note en question et surtout pas mal des commentaires vraiment intéressants.

Enfin, c’est pour expliquer à tous ceux qui s’accrochent désespérément à la capitale, non pas parce qu’ils l’aiment ce qui ne se discute même pas mais parce qu’ils croient que c’est une croix qu’ils doivent porter pour faire carrière ou réussir leur start-up, qu’ils ont peut-être tort de s’infliger cela à eux-même et à leurs éventuelles familles. Nous ne sommes plus dans les années 80 et une autre forme de vie est possible. Il ne s’agit surtout pas de travailler moins, il s’agit juste de travailler autrement en utilisant au maximum tout ce que les ingénieurs du monde entier ont eu la gentillesse d’imaginer et de concevoir pour essayer de changer en bien un petit bout de notre monde.

Pour revenir à mon exemple du début, j’adorerai être à San Francisco pour y développer une entreprise, car c’est vrai que vous avez la majeure partie du Web mondial sous la main, ce qui facilite les deals, cela ne fait pas de doute… mais aussi parce que c’est une ville propre, agréable à vivre et au bord de l’océan. Pourtant, même au coeur de la Valley, dans le temple de l’Internet et des GreenTechs, je crois que je ne changerai pas pour autant ma façon de fonctionner, en gardant de longue plages de calme, à la maison, pour faire avancer les dossiers structurels et poser les idées.