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Les Aéroports sauveurs de l’Humanité

J’ai une confession à faire : J’aime regarder les gens dans les aéroports.

On y trouve une mixité de cultures qui donne le vertige. En scrutant chaque personne, on peut entrevoir ce qu’est vraiment l’Humanité, enfin, au moins la minuscule partie dans le monde qui a les moyens de prendre un avion.

Ils viennent de partout, véritable défilé de ce que pourrait être une Arche de Noë en version homo-sapiens, dans laquelle on aurait essayé de sauver un échantillon – mâle et femelle donc reproducteur - de chaque nation. On rencontre toutes les races et leurs déclinaisons au gré des métissages… et toutes les religions y compris celles que l’on est incapable d’identifier spontanément.

Paradoxalement, la cohabitation est ici parfaite. Pas de racisme nourri à la couleur ou la physionomie, pas de haine de l’autre parce qu’un Dieu ne semble pas pleinement légitime aux yeux d’un arriéré débile, on baigne manifestement dans une certaine forme d’harmonie.

En y réfléchissant, c’est normal. On est en territoire neutre, une sorte de zone dont personne ne peut revendiquer la primeur. Dans un aéroport, nous sommes tous de passage. L’arabe y est autant chez lui que le juif, l’Américain ou le toulousain. Il est difficile d’y planter donc d’y défendre un drapeau.

Bien-sûr, cet équilibre est très fragile. Il ne résiste généralement pas au passage de la porte de sortie, cette action de retour volontaire dans un univers enfin à notre image donc aussi injuste que stupide. Toutefois, pendant un temps, l’équilibre a existé.

La promiscuité du voyageur nous a rapproché. On a déballé nos affaires ensemble, sous les yeux pleins de soupçons d’un ancien videur-physionomiste reconverti grâce à un uniforme mal coupé en protecteur de la paix dans le monde. On s’est vu pieds nus, sans ceinture… forcément, ça rend humain et humble.

Et puis on a subit les retards, les salles d’embarquement presque désertes, tard le soir ou tôt le matin. On s’est croisés, après un vol de nuit, le regard noyé de sommeil à la recherche d’une correspondance qui est sans doute déjà partie puis du desk du service client censé nous rebooker.

Toutes ces épreuves de l’Homme moderne qui se pense civilisé alors que son mode de vie se dégrade à vue d’oeil font de nous des frères d’avions, des galériens dont les rames ont la forme de carry-ons. Du coup, on s’entraide, on se comprend, on se respecte… et de ce fait, on ne s’arrête plus sur des différences qui soudainement semblent moins évidentes.

Je me souviens d’une tirade où l’on déclame un truc du genre : « Si notre couleur de peau est différente, notre sang à tous n’est-il pas rouge ? » On pourrait rajouter : « et nos vols long courriers ne sont-ils pas des punitions ? »

Vous comprenez pourquoi j’aime les gens que je vois dans les aéroports et pourquoi je passe du temps à les observer ?

D’ailleurs, au-delà de tout ce que je viens d’écrire, observer les gens vous aide à réaliser que chaque personne a une vie immensément différente de la votre. C’est un florilège de styles et de costumes, dont beaucoup mériteraient une intervention de la Fashion Police… y compris, j’imagine, moi aux yeux d’un Chinois ou d’un Pakistanais.

Et souvent, je me dis alors que cette personne si mal habillée va aller dans un pays que je ne connais pas, à la fois si loin et à seulement une dizaine d’heures. Elle a de la chance, j’aimerais y aller aussi. Presque 200 pays dans le monde et je n’ai posé les pieds que dans quelques dizaines. Sur ces 7 milliards d’habitants qui vivent loin de moi, combien vais-je en rater en restant aussi fermé et immobile ? Surement la quasi-totalité, y compris ces quelques centaines de milliers qui ont pourtant tout ce qu’il faut pour devenir mon meilleur ami, pour peu que j’ai la chance de les rencontrer un jour et d’apprendre à les connaitre.

Les gens des aéroports me rappellent que je ne suis que l’un d’entre eux, anonyme et exotique comme ils le sont pour moi, que je ne fais que passer et qu’il est probable que personne ne se souvienne de ce passage dans les 10 ans qui suivront ma mort tellement nous sommes nombreux et notre trace est infime. Ils me rappellent aussi que ce contrat que j’ai perdu n’a en fait aucune réelle importance et que c’est aussi malheureusement vrai pour celui que j’ai gagné. Enfin, ils m’aident à porter un regard plein de compassion pour ces barons des petites villes comme Toulouse ou Twitter, qui se croient si puissants alors qu’ils ne font eux aussi que passer sans laisser de trace durable et que je les ai déjà oublié alors qu’ils ne sont même pas encore morts.

Je sais que cela n’est pas a la porté de tous les revenus mais on devrait rendre les voyages à l’étranger obligatoires, avec attente imposée dans les salles d’embarquement; je suis certain que le monde n’en serait que plus paisible et agréable à vivre.

Et ce soir, je ne suis sorti de l’aéroport que depuis quelques heures et j’ai décidé de vite écrire ces mots pour être certain de me souvenir de cet intense moment de lucidité quand le baron de pacotille qui sommeille en moi – comme en chacun de nous, soyez honnêtes – essayera de reprendre le dessus et que j’aurais besoin d’aide pour le terrasser.