Rugby Romantique

En pleine période de Coupe du Monde de Rugby, mais aussi de Top14, les marques comme les média vivent au rythme des rebonds capricieux du ballon ovale. On voit quelques initiatives plutôt sympa et bon enfant, en termes d’animations comme de couverture sur Facebook et Twitter, que ce soit chez Orange, PMU mais aussi – et j’écris cela en précisant que j’y suis directement impliqué au travers de Digidust – à la Société Générale ou sur France Télévisions Sport.

Tiens, au passage, tant qu’on en est à parler de télévision et sans lien direct avec mes relations avec FTV ni même avec le véritable sujet de cette note, il faudrait vraiment que TF1 se décide à changer son « commentateur vedette » qui a réussi, pour la première fois depuis que je m’intéresse à ce sport, à m’obliger à éteindre le son de la TV sur France – Nouvelle Zélande. Autant Thierry Lacroix est souvent un peu pénible mais attachant avec sa mauvaise foi et ses grandes envolées lyriques qui font, finalement, parties du personnage, autant Christian Jean-Pierre (je ne suis même pas sûr de son nom) est juste insupportable. C’est sans aucun doute un professionnel de télévision mais il ne comprend manifestement pas ce qu’il se passe sur le terrain et sa connaissance de ce sport est tellement calamiteuse que j’en ai encore les oreilles qui saignent.

Mais mon sujet n’était pas là. L’équipe de France, que je soutiens toujours de toutes mes forces même si mon aide est évidemment dérisoire, est pas mal chahutée, avec en première ligne, Marc Lièvremont. La défaite contre les Blacks ce samedi est venu raviver une polémique que les 10 premières minutes du match avaient commencé à effacer. Et immédiatement le flot de critique a recommencé à s’écouler, plus féroce que jamais.

Je pense qu’il est temps d’ouvrir un peu les yeux.

On ne peut pas exiger des Français qu’ils refassent le match de 1999 chaque fois qu’ils rencontrent une autre équipe. Nous devrions donc tout le temps gagner, avec la manière, devant n’importe quelle équipe ? Ce n’est pas de cela qu’est fait ce sport et même les All Blacks, auteurs samedi d’une excellent prestation sur tous les secteurs du jeu, n’arrivent pas à gagner tous leurs matchs, tout le temps. Chers « amis » journalistes, si vous n’êtes pas supporters pour faire correctement votre métier, vous êtes encore moins sélectionneur. Demander au coach de l’Equipe de France s’il pense pouvoir être Champion du Monde alors que son équipe vient de prendre 40 points devant les favoris, c’est vraiment comme parler de la culotte de sa mère au talonneur d’en face avant d’entrer en mêlée. Pas de quoi s’étonner d’une telle réaction et si Lièvremont avait bien voulu se donner la peine d’aller au bout de son idée en mettant sa grosse main dans la grande gueule de ce « journaliste de tabloid », nous aurions tous déplorés qu’il manque du sang froid élémentaire du à son poste en nous félicitant de son caractère retrouvé. Même le journaliste en question aurait vendu davantage de son tabloid si ça se trouve.

Ce fameux rugby dont les valeurs ne seraient qu’honneur, traditions, respect mutuel et tout un tas d’autres grands concepts plein de sens n’a jamais existé que dans les mots des poètes de ce sport. Les marques comme les média s’en sont emparés car cela leur donnait, entre autres, une magnifique occasion de s’éloigner de l’image du football, au moins jusqu’à ce que nous soyons capables d’aligner une équipe susceptible de gagner des titres.

Le rugby est un sport de combat. Quand tu en as l’occasion, tu fais mal à l’adversaire, vraiment. Il a toujours existé ce qu’on appelle pudiquement des contrats, c’est à dire des consignes données à certains joueurs pour dégager définitivement un joueur d’en face qui serait trop problématique. C’est au rugby que l’on a inventé les fourchettes dont le principe est d’enfoncer ses doigts dans les yeux de l’adversaire. C’est au rugby que les bagarres générales éclataient quand un match était définitivement perdu dans l’espoir de voir l’arbitre arrêter celui-ci et en faire annuler le résultat. On a tous en tête des noms de villes ou de villages où tu n’aimais pas aller jouer, non pas parce que tu risquais de perdre mais parce que tu savais que tu allais dérouiller. Et il n’y a aucun honneur dans tout cela, uniquement du combat et une détermination collective à gagner un match quoi qu’il en coute.

J’ai croisé des gars au rugby dont le seul mérite était de se battre sur un terrain pour ne pas avoir à se battre en dehors ou de boire jusqu’à en perdre connaissance avec leurs copains sous l’excuse que c’était une troisième mi-temps et non de l’alcoolisme.

Je vais m’arrêter là avec les exemples de tout ce qui existe dans ce sport et qui l’éloigne de ces fameuses valeurs qui plaisent tant aux marques et à l’élitisme de certains journalistes au point qu’ils en viennent à écrire des torchons comme celui-ci. Mais pour l’amour du ciel, arrêtez de véhiculer cette vision ridicule et glamour de ce sport.

J’aime le rugby pour ce qu’il a d’idéalisant dans l’Homme, à commencer justement, par la valeur de combat et de solidarité.

Le combat, ce n’est pas cette sorte de joute élégante et romantique que certains se plaisent à penser et panser. Le combat, c’est l’image de Jean-Pierre Rives, couvert de sang pour avoir tant donné contre les Gallois – t tous les autres- et pour avoir plusieurs fois mis sa tête là où je n’aurais pas mis mon regard. C’est aussi le châtiment que tu vas recevoir parce que tu te mets volontairement à la faute dans un regroupement et que l’arbitre ne le voit pas, laissant ainsi le rôle de justicier à l’un des joueurs d’en face, généralement pas le plus fin ni le plus chétif. Le combat, c’est cette idée que se faire mal pour quelque chose de grand vaut la peine, même si ce quelque chose n’est grand qu’à vos propres yeux.

La solidarité découle du combat, car accomplir quelque chose de grand tout seul n’est jamais aussi fort que quand tu peux le partager avec d’autres. Si un joueur met tous ses membres et son intelligence au service de son sport, une équipe y met tous ses joueurs et c’est ainsi que cela avance, de façon systémique. Porter le même maillot qu’un autre est une responsabilité, celle d’être à la hauteur de son propre engagement et de ne pas décevoir sciemment. Si tu ne le fais pas pour en retirer la gloire, fais le au moins pour en éviter la honte. Et comme Jean-Pierre Rives incarne le combat à mes yeux, j’ai en tête l’image de joueurs venant consoler un de leur co-équipier en larme car il venait par une simple erreur au milieu de dizaines d’actions, de faire perdre un titre à son équipe et dans un même temps, d’illustrer toute la force de la notion même de solidarité.

Toutes les autres soi-disant valeurs du rugby ne sont que les filles de ces deux là, leurs conséquences involontaires.

Pourquoi respecte-t-on autant l’arbitre ? Parce que c’est juste mais aussi parce que celui-ci à le pouvoir immense de te faire reculer de 10 mètres, toi et tes copains, sur un simple geste ou de t’obliger à abandonner tes co-équipiers au combat pendant 10 minutes s’il le désire. Il a même le pouvoir de donner des points à l’équipe d’en face s’il considère que ta faute est venue l’empêcher de marquer. Il est tout puissant et, ne serait-ce que par solidarité avec tes co-équipiers, tu ne veux pas être la cible de cette puissance.

Pourquoi respecte-t-on autant l’adversaire ? Parce que c’est encore plus grand de lui faire mal et de supporter la douleur qu’il nous inflige sans donner l’impression d’avoir souffert. C’est du combat que découle ce respect et il fait d’ailleurs parti intégrante du combat. C’est un signal pour le jour où l’on sera amené à se retrouver, un signal de détermination et de puissance. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on respecte d’autant moins les équipes ou les joueurs qui ne font pas de ce combat une priorité.

Et ce sport, debout sur ses deux valeurs jambes, est un fantastique terrain d’apprentissage de ce qu’est la vie, parce qu’il lui ressemble. La vie est un combat très dur que l’on traverse mieux ensembles que seuls. C’est une sorte de rugby grandeur Nature qui demande les mêmes qualités pour y accomplir quelque chose de grand. Je n’ai malheureusement jamais été un bon joueur de rugby, de toutes façons par manque de talent mais aussi, sans doute un peu, parce que je ne m’en suis jamais donné les moyens. C’est pour cela que je voue une énorme admiration à tous ces joueurs capables de faire ce que je n’ai jamais su faire et c’est une source d’inspiration permanente, dans la vie de tous les jours.

Ne venez pas gâcher mon plaisir en venant médire sur l’équipe de France et son entraineur, tant que vous non plus, n’avez pas été Champion du Monde. Ne venez pas gâcher mon plaisir en cherchant la polémique pour des raisons bien plus proches du marketing que du sport. Enfin, ne venez pas gâcher pas mon plaisir en refusant d’être derrière votre équipe simplement parce qu’elle ne gagne pas, en oubliant que toutes les équipes qu’elle rencontre essayent elles aussi de toutes leurs forces de l’empêcher de l’emporter.

A la fin de la Coupe du Monde, nous regarderons où tout cela nous a mené et, quoi qu’il arrive, heureux d’avoir vibré pendant 2 mois, nous tournerons la page de l’ère Marc Lièvremont pour attaquer celle de Philippe Saint-André.

En attendant : Allez les Bleus !

10 commentaires pour “Rugby Romantique”

  1. 1 Calmels dit :

    Quelle déception ! ;-)
    Quand j’ai vu le titre, je m’attendais à une envolée romantique avec des petits oiseaux, des fleurs bleues et une petite amourette…
    Mais non ! Ce n’est pas de l’amourette, mais un amour passionné. Les petits oiseaux sont remplacés par des joueurs poilus et pleins de sueurs… Le fleurs bleues n’ont pas leurs places non plus, sur cette verte pelouse… le bleu est sur le dos de ces valeureux combattants !
    Merci pour ta passion, mais pour le romantisme, il y a encore du boulot ! :-D

  2. 2 Pierre-Olivier dit :

    C’est bien aussi, la passion, non ? :-)

  3. 3 Jmarc dit :

    Finalement que ce soit pour le commentateur de TF1 ou pour les journalistes et leurs blogs (ou les autres) c’est assez facile de les muter et continuer à regarder LE rugby, ils ne peuvent pas pourrir les images (quoi qu’au montage). Finalement c’est un peu comme si dans un café en terrasse pour une retransmission on devrait écouter religieusement celui qui a le plus de coffre ? non :-)
    Bref. Next !

  4. 4 Christian dit :

    Je couvre des matchs de fédérale 3 pour la presse locale. Je suis présent sur tous les matchs « à la maison » (c’est un terme qui compte beaucoup en rugby non ? ) de l’équipe d’Ampuis. Je ne suis évidemment pas journaliste mais correspondant de presse. Ampuis c’est mon équipe et je la supporte pendant les matchs (Vienne aussi c’est mon équipe … j’aime les deux :) ) Je ressens exactement ce que tu dis pour le vivre au bord du terrain. Il n’y a que rarement des matchs sans quelques coups parce que un joueur est venu porter secours à un copain piégé un peu violemment. Souvent le match se termine par « on vous attend au match retour, on règlera nos comptes »
    Quant à moi il m’est impossible de retransmettre cette « art de vivre » dans mes articles. Dans le peu de ligne dont je dispose je m’en tiens au strict factuel.
    Depuis cette année je fais des livetweets qui n’intéressent pas grand monde mais là aussi j’aime le faire alors je continue à partager ce rugby des champs.

  5. 5 PoSKi dit :

    Je suis entièrement d’accord avec toi ! Le rugby c’est avant tout un sport de combat collectif et ça je ne suis pas sur que beaucoup l’aient compris ! Tout cet engouement médiatique autour du rugby me débecte, la moitié de ces gens n’y comprennent rien mais s’y intéressent uniquement parce que c’est à la mode, « et pas comme le foot »…

    D’ailleurs ton message m’a rappelé une interview de Laporte :

    http://www.youtube.com/watch?v=a0ce0cVpnpQ&feature=related

    ;)

  6. 6 pierreolivier dit :

    Quelle passion pour le rugby, formidable article qui me rappelle les matchs de mon frère auxquels j’assistais en tant que novice du rugby… J’ai découvert et appris un sport incroyable plein de valeurs, de respect et de bon sens ! Vive le rugby et vive les bleus !

  7. 7 PhVerneaux dit :

    Bon,
    tu dis ce que tu penses, en argumentant. Bien.
    Mais il y a mélange des genres, et ce n’est jamais trop bon.
    Je vois le but qui est honorable, celui de défendre les valeurs du rugby, mais il faut quand même savoir ce qu’est un journaliste qui se doit de se poser des questions et… les poser aux intéressés. Pas facile, j’en sais quelque chose et je l’ai pas mal raconté sur mon blog… http://www.sportmood.fr/
    Donc, je ne défends pas la corporation, je suis un des seuls de la profession à la critiquer moi-même. Mais le confrère qui a provoqué le « tu m’emmerdes… » n’est pas un mouton noir. Il était là pour faire son métier, de merde si tu veux, mais il y a des questions que les gens, tous les gens, veulent entendre poser…
    Lièvremont a mal réagi. Point final. Ok, il aurait pu coller un pain au journaliste, mais les valeurs du rugby… ?
    Allez, les Bleus ne sont pas morts, ni le rugby…

  8. 8 Pierre-Olivier dit :

    @PhVerneaux A aucun moment, JAMAIS, je n’ai dit que journaliste était un métier de merde ?!? Partout, je parle de certains « journalistes » qui n’en ont d’ailleurs que le titre. Je peux te citer une bonne dizaine d’autres journalistes qui font correctement leur boulot.

  9. 9 PhVerneaux dit :

    … de merde, c’était pour reprendre le terme de qui on sait…

  10. 10 Pierre-Olivier dit :

    @PhVerneaux Désolé, je n’avais pas compris :-)

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