Bootstrapping et Levée de fonds

Depuis quelques jours aux Etats-Unis, j’ai essayé d’enchainer les rencontres avec des entrepreneurs et autres acteurs du business Internet. Cela m’a notamment permis de faire quelques belles découvertes, comme un entrepreneur français basé à Miami avec qui je sens que j’ai pas mal d’affinités… et avec qui je vais d’ailleurs essayer de travailler un peu ;-)

Comme souvent, après un premier tour des derniers événements dans l’Internet, les discussions tournent rapidement autour du développement de start-ups. Je n’étais peut-être pas très attentif auparavant, mais il m’a semblé qu’une tendance se dégageait ces derniers temps et commençait à faire consensus.

La majorité de entrepreneurs que j’ai vu sont, comme moi, adeptes du Bootstrapping, c’est à dire d’un mode de gestion de l’entreprise basé sur la frugalité d’une part et un très gros focus sur l’essentiel d’autre part. Exit donc les beaux bureaux, les MacBookPros de dernière génération et les déplacements à la rentabilité hypothétique : place à l’optimisation du moindre euro disponible…

J’ai notamment rencontré hier un entrepreneur qui a décidé d’être basé vers Coconut Grove, au sud de Miami, principalement parce que beaucoup d’autres développeurs y sont et que l’entraide est de mise. Chacun va offrir un peu de son temps et de ses compétences gratuitement, en échange du service inverse. Je pense qu’ils devraient rapidement la rebaptiser Coconut Valley :-)

Si le bootstrapping vous intéresse, je vous recommande la lecture de Getting Real, l’excellent livre de @jasonfried, le fondateur de 37 Signals. C’est un véritable guide sur le sujet, écrit avec une forme d’arrogance certaine, mais leur trackrecord étant ce qu’il est, il plaide pour eux et le fond reste de très grande valeur.

Le bootstrapping me semble donc gagner encore plus de terrain, non seulement par nécessité mais aussi par choix.

Qu’en est-il alors des levées de fonds ? Pour la première fois, j’ai constaté une vraie tendance à ne pas souhaiter lever de capitaux, du moins, pas auprès de VC. Bien-sûr, la crise est passée par là et a rendu l’opération bien plus difficile et longue qu’auparavant, mais je crois que ce n’est pas la seule raison.

D’une part, l’arrivée d’investisseurs est le début d’une forme de contrôle avec une nécessité de justifier ses décisions, tout du moins de les défendre. Cela peut paraitre très sain, mais c’est aussi très chronophage… Partager ses idées est culturel dans l’Internet donc vous pouvez trouver des « miroirs » qui vous donneront un avis sur vos choix et vous challengeront uniquement quand vous le jugerez utile et non quand votre devoir de dirigeant vous imposera un reporting.

D’autre part, les levées de fonds, notamment en amorçage ou avant que la preuve du concept ait été faite, se font généralement sur des valorisations qui sont ni méthodiques, ni pragmatiques. C’est donc le fruit d’une discussion – trop – longue et animée entre l’entrepreneur et l’investisseur, qui relève de la négociation pure… Or, beaucoup d’entrepreneurs sortent frustrés de ces échanges comme de l’attente interminable quand on est sur le front tous les matins. J’ai croisé plusieurs personnes qui avaient finalement refusé des offres simplement parce qu’ils préféraient rester concentrés sur le service, « petits » mais chez eux.

Les Business Angels sont mieux accueillis que les VC, alors que leurs moyens sont bien plus limités. La raison principale est que les entrepreneurs sont finalement plus en recherche d’accompagnement, de réactivité, de réseaux ou d’expérience que d’argent… et ils croient mieux percevoir cet apport auprès de leurs pairs, généralement entrepreneurs eux-mêmes. Il est vrai qu’avec 50 ou 100KE, on peut commencer à créer un service et, peut-être même, faire la preuve de sa valeur et de sa rentabilité potentielle, donc l’argent n’est pas forcément une priorité.

A la fin du chemin, je m’aperçois qu’en mixant bootstrapping et auto-financement, beaucoup d’entrepreneurs font un choix de vie plus qu’un choix de gestion. Certains m’ont avoué qu’ils étaient conscient que leur société ne serait jamais une des stars de la Valley et qu’ils ne feraient sans doute pas d’IPO… mais que cela ne leur posait pas de problème particulier, leur volonté de bâtir des sociétés qui soient porteuse de valeur pour leurs clients comme pour leur staff – et que cela leur permette simplement d’en vivre – primant sur le reste. Sans faire de comparaison déplacée, on retrouve un peu un état d’esprit d’artisan, celui que l’image d’Epinal associée nous renvoie et j’aime beaucoup ça.

Cela signifie-t-il que ce soit la fin des levées de fonds ou des VC ? Bien évidemment que non. Certains développements nécessitent des capitaux importants que l’auto-financement ne peut pas générer. La majorité des entrepreneurs sont conscients de la pollution que les VC vont engendrer mais mesurent mal leur puissance pourtant importante en termes d’accompagnement et de réseau.

Je crois que le modèle visant à aller lever sur la base d’un Keynote me semble avoir un peu de plombs dans l’aile. Par ailleurs, je crois que les VC devraient également commencer à reconsidérer leur mode de fonctionnement (ce qu’ils sont d’ailleurs majoritairement en train de faire) pour tenir compte de cette redistribution des attentes et de la concurrence des entrepreneurs qui se regroupent en fonds pour avoir une surface bien plus large.

A ce sujet, je reprendrai, un de ces jours, le concept de « tapis de bombes » pour lequel je milite chaque fois que je croise un fond car je crois qu’il a du bon à la fois pour le VC, l’entreprise et l’entrepreneur… mais il y a assez à dire pour que cela mérite une note à part entière :-)

Pour conclure, ceux qui me lisent souvent savent que je ne considère pas le fait de gagner beaucoup d’argent comme étant la finalité d’une entreprise. On a tous besoin d’être payés pour subvenir aux besoins de ceux qui nous sont chers, mais, une fois que cet aspect est sous contrôle, je crois que l’on a surtout besoin de faire des choses qui nous passionnent, de nous épanouir et d’aller au bout de nos idées… En ce sens, choisir le bootstrapping et l’auto-financement est sans doute le meilleur des chemins.

12 commentaires pour “Bootstrapping et Levée de fonds”

  1. 1 Christian Vanizette dit :

    « Le bootstrapping fait référence aux aventures du baron de Münchhausen, lequel est censé s’être sorti d’un marécage où il était embourbé rien qu’en se tirant par les bottes et se propulsant ainsi dans les airs. Le terme exprime donc de façon comique comment un système peut s’amorcer à partir d’un état initial non défini. » J’aime bien cette explication du Bootstrap trouvée sur wikipedia :)
    J’aime bien l’article aussi, je vais le recommander à mes amis en cliquant sur le pouce !

  2. 2 Nicolas dit :

    Excellent post Pierre Olivier. 100% en ligne avec tes constats, notamment avec le début d’un nouveau cycle qui commence à se ressentir auprès des VC typiques qui ont fait le pluie et le beau temps dans le débuts des années 2000 dans la Net Eco.

    Suis curieux d’en apprendre plus sur ton voyage en Floride.

  3. 3 elian dit :

    En bon Toulousain, tu reconnaitras sans doute les Fabulous Trobadors.

    « Inventer son emploi
    Travailler dans la joie
    Ah oui ca c’est oui
    Ah oui ca ca nous séduit »

    ou encore

    « Je ne veux pas gagner des millions
    J’ai de plus grandes ambitions
    Je ne rêve pas du paradis
    Chez nous on se le construit »

  4. 4 Dominique GIbert dit :

    Merci pour votre analyse, très juste. J’aime beaucoup votre conclusion.

    Voici ce qu’écrit Guy Kawasaki dans « l’Art de se lancer », dans le chapitre « L’art de démarrer sans argent » (traduction Marylène Delbourg-Delphis) :

    « Certains croient qu’une affaire qu’on peut bootstrapper ne peut qu’être insignifiante – en d’autres termes que si vous pouvez garder vos besoins en capital à un bas niveau et si vous ne pouvez pas ramasser des brouettées de fonds provenant de capital-risqueurs, vous vous condamnez à faire quelque chose de petit. C’est faux. Des sociétés comme Hewlett Packard, Dell, Microsoft, Apple, et eBay ont bootstrappé leur démarrage.
    Si tout va bien, le bootstrapping n’est qu’une phase dans le développement de votre société. Il n’est pas nécessaire que ce soit un style de vie permanent – parce que après un moment on se fatigue du riz et de la sauce de soja. Pour le moment, pensez grand mais commencez petit. »

  5. 5 zanskar dit :

    Très intéressant billet, qui conforte ce que j’ai pu lire et entendre autour de moi (notamment récemment sur le blog de Michel de Guilhermier dont je suis bonne lectrice, comme pour le tien). Dont acte pour la suite :-)

  6. 6 eric calmels dit :

    Finance et humanité, un retour aux valeurs, j’aime y croire !

    Donc ton conseil pour un entrepreneur : Décommande la Ferrari, n’achète pas de bureau à La Défense et mets toi au boulot…

    Mais au début, j’ai cru que tu parlais de tes loisirs : Le bookscrapping ;-)

  7. 7 benjamin dit :

    pour avoir développé une entreprise depuis 10 ans uniquement sur fonds propres et avec beaucoup de frugalité ;-) , je trouve ton analyse juste surtout sur l’aspect « valeurs personnelles » des nouveaux entrepreneurs (responsables, passionnés,etc.) mais j’en suis toutefois à un moment de l’évolution de l’entreprise où je me dis qu’un apport extérieur nous permettrait de franchir un palier plus psychologique que financier d’ailleurs. Oui, le fait de ne « plus être seul chez soi » est une difficulté mais cela peut aussi provoquer une obligation de progrès et/ou d’évolution bénéfique parfois ?

    Ce qui me gène personnellement, c’est l’obligation de présentation et de formalisme demandée par les investisseurs. J’ai des exemples de copains entrepreneurs passant jusqu’à une année à faire, refaire un business plan, finançant des « cabinets » spécialisés (pas très frugal ça) pour que la présentation plaise aux membres du Fonds, venus de la finance ou des grandes écoles de commerce.

    Evidemment, on rêve tous du gars qui va nous taper dans la main après avoir échangé quelques minutes sur un projet, les avocats faisant le reste…

    Entre les deux, il doit bien y avoir une possibilité…

  8. 8 Francois dit :

    Je ne sais pas s’il y a vraiment une tendance pour la frugalité et le bootstrapping. J’ai plutôt le sentiment que beaucoup d’entrepreneurs sont plus à l’aise avec le fait qu’ils ne recherchent pas de fonds et que leur objectif est bien de développer l’entreprise en créant de la valeur pour leur client, sans avoir à passer par la case VC. Ils n’ont plus de gène quand on leur pose la question « alors t’as levé ? » Question que l’on rencontre un peu trop lors des mondaines rencontres type LeWeb.

    Pour avoir côtoyé pas mal de VC ces derniers temps, je sais que les plus actifs recherchent aujourd’hui des gens qui démontrent avant tout un savoir faire de gestionnaire : bien maîtriser ses coûts, être méthodique, rigoureux…

    Au delà, je crois qu’ils cherchent des boites où ça sent un peu la sueur et le vestiaire: une équipe avec un gros sens de l’engagement et de l’effort.

  9. 9 Emily dit :

    pour avoir développé une entreprise depuis 10 ans uniquement sur fonds propres et avec beaucoup de frugalité ;-) , je trouve ton analyse juste surtout sur l’aspect « valeurs personnelles » des nouveaux entrepreneurs (responsables, passionnés,etc.) mais j’en suis toutefois à un moment de l’évolution de l’entreprise où je me dis qu’un apport extérieur nous permettrait de franchir un palier plus psychologique que financier d’ailleurs. Oui, le fait de ne « plus être seul chez soi » est une difficulté mais cela peut aussi provoquer une obligation de progrès et/ou d’évolution bénéfique parfois ?

    Ce qui me gène personnellement, c’est l’obligation de présentation et de formalisme demandée par les investisseurs. J’ai des exemples de copains entrepreneurs passant jusqu’à une année à faire, refaire un business plan, finançant des « cabinets » spécialisés (pas très frugal ça) pour que la présentation plaise aux membres du Fonds, venus de la finance ou des grandes écoles de commerce.

    Evidemment, on rêve tous du gars qui va nous taper dans la main après avoir échangé quelques minutes sur un projet, les avocats faisant le reste…

    Entre les deux, il doit bien y avoir une possibilité…

  10. 10 Caroline B dit :

    La majorité de entrepreneurs que j’ai vu sont, comme moi, adeptes du Bootstrapping, c’est à dire d’un mode de gestion de l’entreprise basé sur la frugalité…

    C’est ma politique depuis 14 ans, et je m’en réjouis tous les jours… le plus surprenant et invraisemblable dans tout ça c’est que ça marcherait avec des entreprises beaucoup plus grosse.

  11. 11 Gilles dit :

    Je te suis et ajoute qu’Il y a aussi bcp d’ego derrière la levée de fonds et les millions. Un peu comme le CA des sociétés d’ailleurs qui a mon Gout ne veut rien dire.

    Je vois également un autre point : l’alignement des objectifs. Après 3 ans un VC va commencer a penser a la sortie, alors que les résultats ne peuvent décemment pas être encore la (ou alors il s’agit d’une exception). Du coup les 3 premières années bcp d’argent sera investi dans autre chose que le cœur de business. Du temps et des moyens seront investis dans du paraitre et non forcément dans la comprehension du besoin des clients. Dans un business bootstrapé , c’est l’inverse : on survit, on réfléchit 10 fois avant d’investir, on passe du temps avec les clients (parceque ce sont eux qui nous font vivre).

    Je dis souvent que comme nous n’avons pas trouvé de VC (pour pleins de bonnes et de mauvaises raisons) nous avons trouvé des clients. Nous avons passé du temps a comprendre les mécaniques et finalement c’est cela qui fait la différence. C’est moins confortable que de lever mais au moins on sait pour qui on se lève : pour ses clients et son équipe (et puis pour soi : un peu d’ego ne fait pas mal)

  12. 12 Pierre-Olivier dit :

    Passionnants tous ces témoignages…
    Il est un peu tard pour que je réponde à chacun mais merci d’avoir partagé votre vision !

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